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Quand la famille Alshaikh traverse "l'enfer" en Croatie

A la gare de Tovarnik (Croatie), une enfant est extraite de la foule qui se presse vers les trains en direction de Zagreb.

A la gare de Tovarnik (Croatie), une enfant est extraite de la foule qui se presse vers les trains en direction de Zagreb. - AFP - STR

SUR LA ROUTE DES RÉFUGIÉS - Nos deux reporters, Amélie Rosique et Antoine Perrin suivent le périple de la famille Alshaikh, des Syriens qui ont fui les combats. Une semaine après avoir quitté l'île grecque de Lesbos, la famille a réussi jeudi vendredi dans la nuit à rejoindre la Croatie.

La Croatie… Depuis que la Hongrie a décidé de fermer sa frontière, coupant la route vers l'Allemagne, réfugiés et migrants se rendent maintenant en masse vers le pays d'ex-Yougoslavie. Après avoir quitté Belgrade, la capitale serbe, Majd, Rana et leurs trois jeunes enfants se sont précipités jeudi vers la frontière croate. Bien leur en a pris. Ils ont été parmi les tout derniers a pénétré en Croatie, le pays fermant lui aussi ses frontières face à l'afflux de réfugiés. Mais encore une fois, le chemin a été parsemé d'embûches.

"Vive la Croatie"

Il est 21 heures jeudi, lorsque la famille Alshaikh débarque d’un bus en provenance de Belgrade. Déposés au milieu de nulle part en terre croate par le chauffeur, qui ne semble pas vraiment se préoccuper du sort de ces familles. Il fait nuit, impossible de se repérer. C'est Majd, le père, qui part en premier en tenant la main de son fils. Le petit Hadi imite le cri du loup, comme pour tromper sa peur. Après une marche d'une heure trente à travers champs, orientés sur le chemin par quelques policiers, ils aperçoivent au loin quelques lumières. Majd le sent, l’objectif est tout prêt. "Vive la Croatie", lance-t-il à un policier, ragaillardi par cette vision. Majd ne sait pas encore ce qui l'attend, lui et sa famille.

Ils arrivent en fait à Tovarnik, juste après la frontière serbo-croate. Une fois entrée dans la ville, et malgré tout ce qu'ils ont déjà vécu, Rana dit tout bas, estomaquée par ce qu'elle voit: "Je viens découvrir l’enfer". L'enfer? Des milliers de personnes allongées par terre, sur le sol recouvert des détritus laissés par les précédents passagers. Tous les sens sont agressés: odeurs pestilentielles, bousculades, cris et pleurs…

Rana, la mère, craque

Lorsque le train pour Zagreb arrive en gare, les bousculades se font très violentes, mal canalisées par une poignée de policiers débordés tentant de contenir la foule. Livrés à eux-mêmes, les réfugiés entrent comme ils peuvent par les portes, les fenêtres des wagons. Les trois enfants Alshaikh, sont pris dans la foule, terrifiés. Rana, la mère de famille craque : elle se met à hurler, refuse de monter et de risquer la vie de Rose, Hadi et Rita. Ce train, c’est pourtant le seul moyen de transport qui permet de continuer le périple jusqu’à Zagreb, la capitale croate. 

"Nous n'avons aucun moyen de poursuivre la route pour le moment"

La famille n'a plus qu'une solution pour avancer: le bus, qui les amène à Beli Manastir, à 70 km plus à l’ouest. La déception se lit sur leur visage. Ils pensaient avoir fait le plus dur. Ils ne savent pas, alors, qu'ils ont pourtant un peu de chance dans leur malheur. Car peu de temps après leur arrivée sur le sol croate, les autorités du pays ont décidé de fermer la frontière. Ils pourraient donc encore être bloqués en Serbie à l'heure qu'il est.

Mais difficile de se sentir chanceux quand il faut passer la nuit à même le sol, dans une ville transformée en camp de réfugiés improvisé, où les corps fatigués ne peuvent trouver le repos allongés sur le bitume des trottoirs, sans même une toile de tente. Madj accuse le coup. "Ils nous ont jeté dans cette ville. Il n'y a pas de bus, ni de taxis. Nous n'avons aucun moyen de poursuivre la route pour le moment". Depuis leur départ le 11 août dernier du village d’Artouz, près de Damas, Madj et Rana ont parcouru près de 3.500 kilomètres. En bus, en train, en bateau, à pieds, avec leurs trois enfants de 7, 6 et 2 ans.

Philippe Gril avec Amélie Rosique