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Abus d'écrans chez les enfants: "On les accuse de tous les maux mais ils peuvent être des alliés"

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Alors qu'une étude de l'académie américaine de pédiatrie (AAP) est alarmante sur l'usage des appareils à écrans chez les plus jeunes, le psychologue Michaël Stora estime que les écrans ne doivent pas être le paravent derrière lequel on cache d'autres problèmes familiaux, scolaires ou socio-économiques. Il affirme même que, bien utilisés, les écrans peuvent être des alliés.

Michaël Stora, est psychologue, cofondateur de l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines (OMNSH). Il a publié notamment Guérir par le virtuel, une nouvelle approche thérapeutique, aux Presses de la Renaissance.

"C'est un peu facile d'accuser les écrans d'être à l'origine de toutes sortes de maux. C'est souvent faire l'économie d'une réflexion importante sur le contexte dans lequel ces écrans sont vus. Il est toujours important de réfléchir sur le contexte familial, économique et socio-culturel. Derrière cette facilité à accuser les écrans il y a d'autres soucis parfois beaucoup plus compliqué. Lorsqu'on va se rendre compte, avant l'adolescence, que l'enfant passe trop de temps devant les écrans, on peut l'envisager comme une sorte de révélateur de quelque chose d'autre qui dysfonctionne au sein de la famille ou de l'école.

"La tablette comme une nurse digitale"

Si je prends un exemple personnel, j'étais chez des amis, dont l'enfant de 8 ans a passé quasiment toute l'après-midi sur sa tablette. Au fond, les parent à ce moment-là utilisent la tablette comme une sorte de nurse digitale, comme a pu l'être la télévision autrefois. Est-ce que c'est l'écran lui-même qui est à l'origine de la raison de s'inquiéter ou est-ce que ce sont les parents qui ont envie de se débarrasser de l'enfant pour rester entre adulte ? Par ailleurs, je sais que cet enfant a des soucis dans la socialisation à l'école, dans son rapport avec son propre corps, et finalement, c'est un garçon très inhibé qui est en échec dans sa vie réelle et va utiliser les écrans comme un espace où il va enfin avoir une maitrise, alors que dans la réalité tout lui échappe. Donc cet exemple montre bien que ce n'est pas l'écran le problème, mais toute l'histoire qu'il y a autour de la pratique un peu trop excessive pour un enfant de 8 ans.

Les parents sont convoqués à travers ces nouveaux écrans, c'est comme un nouvel enjeu d'autorité. Et là, c'est la capacité ou non de mettre des limites. Il faut accepter de frustrer l'enfant et réussir à supporter que l'enfant soit frustré et nous regarde avec haine. Nous sommes dans une société, depuis 30 ans, où l'on est excessivement attentif au bien-être de l'enfant, mais on se rend compte que c'est assez narcissique, nous considérons l'enfant comme un prolongement de nous-mêmes. Je le répète, idéalement nous devons mettre des limites, qui sont d'ailleurs, très rassurantes pour l'enfant.

"Parfois, éteindre à tout prix les écrans n'est pas bon"

Ça fait bien longtemps qu'on accuse les écrans, mais pour ma part, je n'hésite pas à dire que parfois l'écran peut être un allié. On se rend compte que quand on fait des écrans des alliés, l'enfant ne va pas l'envisager comme un objet de transgression ni de convoitise, et on remarque à ce moment-là qu'ils n'ont pas de pratiques excessives. Et puis quand on est seul, par exemple les mères célibataires, cela peut être une aide. Quand une maman va mal, la mettre à nouveau en position de culpabilité parce qu'elle n'arrive pas suffisamment à s'occuper de son enfant n'est pas une bonne chose. Il est parfois préférable de regarder un film avec sa maman à côté, plutôt que d'éteindre à tout prix les écrans comme une sorte d'injonction qui va faire en sorte que cette interaction avec son enfant va mal se passer".

Propos recueillis par Philippe Gril