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Les devoirs à la maison ne font qu'accentuer les inégalités entre les enfants

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, souhaite proposer la fin des devoirs à la maison. (Photo d'illustration)

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, souhaite proposer la fin des devoirs à la maison. (Photo d'illustration) - AFP

Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Education nationale, a affirmé sa volonté de mettre fin aux devoirs à la maison, dans un entretien accordé au Point, pour que "l'enfant puisse travailler individuellement, au calme". Pour Delphine Gau-Segonzac, institutrice à Paris, ceux-ci creusent aussi les inégalités entre les élèves.

Delphine Gau-Segonzac (46 ans) est institutrice dans le 17ème arrondissement de Paris.

"Le problème des devoirs est très récurrent dans notre métier. Je ne suis pas contre les devoirs à la maison. J’ai beaucoup travaillé en ZEP (zone d'éducation prioritaire, ndlr), où j'organisais l’étude du soir. Là, il y avait un réel accompagnement aux devoirs. Maintenant, donner des devoirs pour donner des devoirs, cela revêt peu d’intérêt.

"Les devoirs donnent un rôle supplémentaire aux parents"

Il existe aussi le problème des devoirs faits à la maison dans des familles aisées, dans lesquelles il existe un réel soutien, tandis que dans les familles plus défavorisées, ceux-ci creusent davantage les inégalités. Normalement, les devoirs ne doivent être que des révisions ou des approfondissements. Je suis toujours atterrée lorsque des familles aisées me disent qu’ils ont appris la soustraction à leur enfant. Régulièrement, je leur réponds ‘non, car on l’a vue en classe. Là, vous avez expliqué une autre méthode’. J’ai eu le cas d’un petit garçon qui avait été complètement perdu car son père lui avait expliqué autre chose, avec une méthode qui datait d'il y a 25 ans.

En outre, les parents ne connaissent pas toujours les méthodes et programmes actuels. Certains d'entre eux s’investissent énormément, et font étudier le programme en avance. Je ne veux pas minimiser leur implication, mais ils ont tendance à en faire trop. Les devoirs leur donnent un rôle supplémentaire. Parfois, certains professeurs disent aux élèves ‘demandez à vos parents de vous aider’, et cela me choque en tant qu’enseignante. Ceux qui ont des parents qui le peuvent, tant mieux, mais ceux dont ce n’est pas le cas, comment font-ils?

Utiliser le périscolaire pour faire une heure d’étude est une bonne idée. Certaines choses ont déjà été mises en place en ce sens. Par exemple, il existe une association (Coup de pouce, ndlr) destinée aux enfants de CP et CE1, avec des bénévoles ou des enseignants qui aident aux devoirs, deux fois par semaine.

"Même en maternelle il existe des inégalités entre élèves"

Les inégalités entre les enfants, liés au contexte culturel et familial, sont déjà très présentes à l'école. Les devoirs ne font que les accentuer. Même en maternelle, il existe des inégalités entre les élèves, par exemple avec les enfants dont on ne lit pas d’histoires à la maison.

Dans notre école, nous avons mis en place des petits ateliers de lecture. Souvent, les enfants se sentent mieux dans l’établissement que chez eux, parce que la situation familiale peut y être compliquée, avec des chambres où ils sont nombreux… Ce qui ne favorise pas non plus leur concentration.

"Les devoirs rassurent énormément les parents"

Je n’ai jamais puni un enfant qui n’a pas fait ses devoirs. Je lui demande toujours de m’en expliquer la raison. La plupart du temps, c’est parce qu’il n’a pas compris. Des activités pédagogiques complémentaires (APC) ont été mises en place sur l’heure du déjeuner pour justement pouvoir aider les enfants en difficultés. On revoit la leçon ensemble, et les devoirs sont ensuite faits le jour ou la semaine d’après. Je préfère d’ailleurs que les parents m’indiquent dans le cahier que l’enfant n’a pas compris, plutôt qu’ils lui apprennent la leçon à ma place.

Mais les parents ont envie de s’impliquer dans la scolarité des enfants. Grâce aux devoirs, nous sommes sûrs qu’ils vont ouvrir leurs cahiers et s'y intéresser. En effet, il ne faut pas oublier le côté positif des devoirs, à savoir le lien entre la famille et l'école. Mais c’est un juste milieu à obtenir, et c’est loin d’être évident. Je pense que la loi sera compliquée à mettre en place. Généralement les parents veulent des devoirs, cela les rassure énormément. Sinon, ils ont l’impression que l’élève ne fait rien. Et c’est bien d’avoir des parents rassurés, autrement les enfants sont stressés".

Propos recueillis par Alexandra Milhat