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Programme de Marine Le Pen: "elle prône une école injuste et inefficace"

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Apprentissage dès 14 ans, fin du collège unique, uniforme, méritocratie... Parmi les 144 engagements du programme de Marine Le Pen pour la présidentielle, dévoilés samedi, plusieurs concernent l'école. Des mesures passéistes et injustes, dénonce sur RMC.fr Philippe Watrelot, professeur d'économie dans un lycée de la banlieue parisienne.

Philippe Watrelot, est professeur de sciences économiques et sociales dans un lycée de Savigny-sur-Orge (Essonne). Il est également président du Conseil National de l’Innovation pour la réussite éducative (CNIRÉ), et professeur en temps partage à l'ESPÉ - Paris (École supérieure du professorat et de l'éducation).

"Dans ses propositions pour l'école, il y en a une qui m'inquiète beaucoup, c'est celle sur la revalorisation du travail manuel (proposition n°81). Au détour d'une parenthèse, elle énonce deux choses qui pour moi sont des bornes infranchissables. La première c'est la fin progressive du collège unique. La deuxième, c'est le développement de l'apprentissage dès 14 ans. J'ai envie de traduire ça par une phrase simple: c'est le développement de la sélection précoce. On retourne 60 ans en arrière, puisque c'est en 1959 qu'a été instituée l'école obligatoire jusqu'à 16 ans.

Avec le collège unique, on considère qu'on offre le même socle de compétence, de connaissance et de culture à tous les enfants, jusqu'à 16 ans. C'est un principe à mon sens démocratique, alors qu'avant, il y avait en gros l'école des riches et l'école des pauvres. Quant à l'apprentissage dès 14 ans, pour moi c'est la négation même du principe d'éducabilité: on considère qu'il y aurait des gens qui seraient doués pour les études et d'autres non. Qui peut prédire que quelqu'un va avoir son destin tout tracé à 14 ans?

Ce qui est cocasse, c'est que ceux qui parlent de la revalorisation du travail manuel, de 'l'intelligence de la main', ce sont les mêmes qui n'envoient jamais leurs enfants dans ce type de filière.

"L'uniforme? Une référence à une école mythifiée qui n'a jamais existé"

Avec son programme, Marine Le Pen est dans le 'c'était mieux avant'! Quand elle plaide pour un retour de l'uniforme, elle est sur une vision biaisée. Sur cette question, il y a d'ailleurs une erreur profonde: l'uniforme n'a jamais existé en France. Avant il y avait des blouses, mais c'était pour une question pratique. Donc il ne s'agit pas de restaurer une autorité qui aurait disparue. C'est quelque chose qui est de l'ordre de la référence nostalgique à une école mythifiée qui n'a jamais existé. C'est inefficace et à rebours de ce que devrait être l'adaptation au 21e siècle.

Quand Marine Le Pen dit qu'elle veut renforcer les apprentissages fondamentaux, là aussi c'est mal connaître l'école d'aujourd'hui. Nous sommes déjà l'un des pays qui consacre le plus de temps en heures à la maîtrise du Français. Comme si on ne pouvait pas apprendre le Français aussi en faisant des sciences, des arts, en faisant des choses qui permettent de s'exprimer dans notre langue? Ce qui est intéressant, c'est justement de plonger l'élève dans des situations différentes pour que chacun, quel que soit son profil d'apprentissage, puisse s'approprier le langage, le calcul etc. Ça veut dire mettre sur pied des situations motivantes où ils apprennent par eux-mêmes, plutôt que d'être dans une sorte d'inculcation rébarbative.

"C'est ce qu'on entend parfois dans les salles des profs"

Pour résumer je dirai que le programme de Marine Le Pen prône une école injuste et inefficace. Injuste parce qu'elle va de fait renforcer les inégalités sociales. Avec la fin du collège unique qu'elle prône, ce sont les plus pauvres qui vont trinquer. Ce sont eux qui vont se retrouver envoyés en apprentissage à 14 ans et qui n'auront pas le droit au même savoir que les autres. Et inefficace parce que c'est une école qui ne serait pas adaptée au 21e siècle, et qui ne correspond pas à la réalité des familles. Y compris dans les familles qui votent FN, on négocie avec les enfants, on discute avec eux et on écoute leurs paroles. Alors pourquoi l'école devrait aller à rebours de cette évolution-là?

Mais ce qu'elle prône ressemble à ce qu'on entend parfois dans les salles des profs. 10% des enseignants votent pour Marine Le Pen, selon une récente enquête du Cevipof. Il y a une lepénisation des esprits, ou en tout cas une banalisation de ce type de discours chez les profs. Ces bornes que j'appelle infranchissables, sont loin de l'être pour un certain nombre de mes collègues".
Propos recueillis par Philippe Gril