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Mobilisation du mardi 18 octobre: pourquoi ne parle-t-on pas de "grève générale"?

Une grande journée de mobilisation "interprofessionnelle" se profile pour le mardi 18 octobre, mais tout le monde évite le terme de "grève générale", surtout le leader de la CGT Philippe Martinez. Voici pourquoi.

Se dirige-t-on vers une grève générale ? Des dirigeants politiques et syndicaux ont lancé des appels, mais Philippe Martinez, le leader de la CGT, jeudi matin à notre micro, a hésité à employer le terme. C'était frappant, il a retorqué à Apolline de Malherbe: "Laissez-moi choisir mes mots." Il appelle à la généralisation de la grève, mais pas à la grève générale, à la grève partout, mais pas à la grève générale.

"Nous appelons à amplifier ces mouvements de grève, (...) et généraliser les grèves", a-t-il lancé.

Pourquoi Philippe Martinez ne veut pas employer ce terme?

Parce que Philippe Martinez connaît très bien l’histoire et le sens des mots. Et il sait que la "grève générale", c’est un mythe. Dans l’esprit des anarchistes qui ont inventé le syndicalisme, Proudhon ou Bakounine, la grève générale, c’est ce qui conduit à la révolution et à renverser le pouvoir. Le philosophe Georges Sorel a ensuite théorisé la grève générale et l’autonomie des syndicats. La charte d’Amiens écrite par la CGT en 1906 en a fait une règle: il est un temps pour la défense des intérêts des travailleurs, puis un temps pour la révolution.

Ce que nous a dit Philippe Martinez jeudi, du moins ce que nous analysons, c’est que l’heure est à la lutte pour l’augmentation des salaires, éventuellement pour se faire entendre sur la réforme des retraites, mais l’objectif de la CGT aujourd’hui, ce n’est pas de renverser Emmanuel Macron. D'où le choix des mots: Généralisation de la grève, pas grève générale.

Plusieurs syndicats appellent mardi à un mouvement qui ressemble à un mouvement de grève générale

Mais toujours sans employer le mot. La CGT, FO, Solidaires et FSU appellent à une journée de grève "interprofessionnelle". Ils entendent mobiliser le secteur du pétrole bien sûr, mais aussi du nucléaire, toujours sur le thème des salaires. La CGT-Cheminots appelle aussi à la grève mardi prochain, la RATP pourrait rejoindre le mouvement. Les dockers aussi.

Et puis la date de mardi n’a pas été choisie par hasard. Des appels à la grève avaient déjà été lancés pour ce 18 octobre dans l'enseignement professionnel et la CFDT avait prévu une journée d’action dans les cliniques et les maisons de retraites. Cela fait beaucoup de monde. Ça ressemble à ce qu’on appelle la convergence des luttes.

Mais on parle pour l’instant d’une journée d’action, pas d’une grève générale reconductible. Parce que les syndicats savent qu’une grève longue, cela ne se décrète pas.

Quelles sont les dernières grèves générales que la France ait connu?

1995, c’est la dernière. Le gouvernement d’Alain Juppé voulait réformer à la fois la sécurité sociale, les retraites et les régimes spéciaux de la SNCF… Résultat: tout lui a explosé à la figure.

Pendant un mois, entre novembre et décembre 1995, tous les transports en commun ont été à l'arrêt. Les stations-service étaient à sec. Les gens allaient travailler en stop ou à pied et curieusement le mouvement est resté populaire. La grève était suivie autant dans la fonction publique que dans le privé.

Alain Juppé s’est longtemps dit “droit dans ses bottes”, mais le 12 décembre, deux millions de personnes ont manifesté et trois jours plus tard, le gouvernement a reculé sur la réformes des retraites et des régimes spéciaux. C'était le conflit le plus long depuis mai 68.

Mai 68: du mouvement étudiant à la grève générale

Mai 68 a d’abord été un mouvement de révolte des étudiants contre une France qu’il trouvaient “moisie”, mais au bout de 10 jours les ouvriers ont rejoint le mouvement. Les syndicats avaient appelé à une grande journée de grève le 13 mai, mais à la surprise de tout le monde, c’est devenu une grève générale sauvage. Les grèves et les occupations d'usine spontanées se sont multipliées. Le pays s’est retrouvé paralysé.

Finalement Charles de Gaulle, dépassé, a disparu une journée en Allemagne. On a cru que la grève générale était en train de déboucher sur une chute du régime. Sauf que les Français ont eu peur de la révolution. Et ils ont finalement massivement voté pour de Gaulle aux élections législatives anticipées. C’était la fin de la plus grande grève générale de l’histoire de France. Une grève générale que personne n'avait vu venir. Celle de 1995 non plus…

Nicolas Poincaré (édité par J.A.)