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"Expliquez-nous": comment des Français ont trouvé la piste de la nicotine contre le coronavirus

C’est cette semaine que vont démarrer les premières études sur les possibles effets de la nicotine sur le coronavirus. Une piste qui n’est encore qu’une hypothèse, mais qui suscite beaucoup d’espoirs. Ce sont des français qui en sont à l’origine.

Tout commence le 15 mars à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Une réunion de tout le service de médecine interne dans le bâtiment E3M. Les internistes se sont les Sherlock-Holmes de l'hôpital, ou encore les décathloniens, ceux qui doivent être bons dans toutes les disciplines. En l'occurrence en ce mois de mars, leur service n'accueille plus que des malades du covid et il commence à être débordé.

Ce jour-là, il y a là le chef du service, le professeur Zahir Amoura, un des meilleurs internistes de France. Un homme qui a grandi en banlieue. Quand il évoque ses origines, il explique: 'Disons que j'ai pris l'ascenseur social'.

A ses côtés son adjoint, Julien Haroche, le seul professeur de médecine qui porte une queue de cheval jusqu’au milieu du dos. Il est un peu artiste comme son cousin le chanteur Raphaël, mais surtout très scientifique comme son père, Serge Haroche, reçu major de polytechnique mais qui a préféré aller à Normal sup', avant d'obtenir prix Nobel de physique en 2012. Dans la réunion enfin il y a un ancien interne du service, Makoto Miyara, français d’origine Japonaise. C’est lui qui fait remarquer le premier qu’il y a très peu de fumeurs parmi les malades hospitalisés.

Dans un premier temps, personne ne l'a pris au sérieux

Mais dans un premier temps, personne ne l’a pris au sérieux. Son chef, Zahir Amoura reconnaît qu’il s’est foutu de sa gueule. A l’époque il est admis comme une évidence qu’il s’agit d’une maladie pulmonaire et que le tabac est un facteur aggravant.

Mais le jeune médecin insiste et le dimanche suivant, le 22 mars, le professeur Amoura appelle tous ses confrères de la Pitié et leur demande de compter les fumeurs dans leur service. Les résultats tombent en fin de journée. Sur 120 malades, 5% seulement sont des fumeurs. 

Dès le lundi, il est décidé de bien poser la questions à tous les malades et tous ceux qui viennent en consultations. Rapidement on a environ 500 patients, hospitalisés ou pas. Les chiffres sont comparés à une population équivalente, même âge, même sexe grâce au baromètre de Santé publique France. Et là: confirmation. Les fumeurs sont 80% moins nombreux que ce qu’ils devraient être.

Au même moment le professeur Amoura est en contact avec son ami Raphaël Gaillard qui est un des patrons de l'hôpital Saint-Anne à Paris. Il lui raconte que l'établissement psychiatrique s'était préparé au pire et avait réservé des couloirs entiers aux malades covid. Mais ça n’a servi à rien. Il n’y a pas eu un seul cas. Et l’hypothèse qui est retenue c’est que les patients en psychiatrie sont de très gros fumeurs.

Pareil pour les prisons. Le nombre de détenus contaminés est très inférieur à la moyenne. C’est aussi une population qui fume énormément.

Pourquoi la nicotine pourrait protéger?

Reste à comprendre pourquoi le tabac pourrait être une protection. Et c’est là qu’intervient, Jean-Pierre Changeux, neurologue, sommité mondialement reconnu pour ses travaux sur les récepteurs nicotiniques. Il a montré il y a 50 ans, grâce au venin d’un serpent que la nicotine bloquait l’entré de certains virus dans le corps, comme par exemple la rage.

La nicotine agit comme une clé qui fermerait les cinq serrures de récepteurs que l’on a en nombre infinis dans le corps.

Quand Jean-Pierre Changeux entend parler des travaux du professeur Amoura, il “saute au plafond” et “grimpe au rideau”. C’est une expression parce qu’il a tout de même 84 ans. Mais ça veut dire qu’il a la possible confirmation et le possible aboutissement plus plus d’un demi-siècle de recherche.

En tout cas depuis, le vieux chercheur et le praticien de la Pitié échangent des mails jour et nuit. Ils ont rassemblé autour d’eux une équipe pluridisciplinaire, avec des internistes, tabacologues, addictologues, neurologues, pneumologues, psychiatres, qui travaillent dans l'enthousiasme. Ils ont l’impression d’être comme au 19e siècle lorsque l’on ne connaissait rien d’une maladie et qu’on partait de zéro.

Leurs travaux ont suscité des réactions de scepticisme

L’idée même que le tabac, puisse soigner est assez difficile à admettre quand on sait que le tabac tue environ 75.000 personnes par en France. La nicotine mal utilisée, mal dosée peut être un véritable poison.

Bref, pour des raisons presque idéologiques, la proposition d’étude faite par le professeur Amoura avec Jean-Pierre Changeux a d’abord été refusée le 6 avril. Jugé non-prioritaire par le comité “reacting” de l’Inserm qui distribue les bourses. 

Puis Jérôme Salomon a été alerté, et le ministre de la Santé Olivier Véran a appelé Zahir Amoura le lundi de Pâques pour lui dire: "Allez-y. On va vous financer".

Les études démarrent cette semaine

Et ces études vont donc démarrer cette semaine. Études dans les règles de l’art, sur le personnel soignant, on va mettre des patchs à des infirmières, infirmiers ou médecins volontaires. Puis une étude sera faite sur les malades sans gravité, et enfin sur les patients en réanimation. Tout est prêt ou presque. On attend simplement la livraison des patchs placebo. C’est a dire des patchs sans nicotines pour pouvoir comparer les groupes. Évidemment ça n’existait pas, ces patchs vides.

Il va y avoir environ 1.700 personnes testées. Résultat significatif dans deux mois, ou peut-être avant. Avec au bout du compte, soit une nouvelle déception. Soit le premier traitement du Covid 19. L’enjeu est énorme.

Nicolas Poincaré (avec J.A.)