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"Expliquez-nous": pourquoi l'A380 est une victime collatérale de la crise du coronavirus?

Air France a annoncé mercredi soir que ses appareils ne redécolleront plus. C’est la fin d’une aventure aéronautique

C’est un enterrement sans fleur ni couronne. Air France a annoncé que ses A380 ne redécolleront plus. La compagnie possède une dizaine de ces géants des airs. Ils devaient encore voler pendant deux ans, mais pour l’instant, ils sont cloués au sol à cause de la crise et le trafic aérien mondial a été réduit de 90%. Et le directeur général d’Air France a annoncé mercredi, qu’il valait mieux arrêter les frais. Que même si le trafic reprend, la compagnie française n’utilisera plus ces gros appareils. 

Ils sont actuellement sur des parkings à Tarbes et en Espagne. Gérés par une société qui fait du gardiennage et du recyclage. Ils seront soit bradés soit désossés 11 ans seulement après leur mise en service. Ce n’est pas très joyeux.

British Airways aussi a rassemblé ses A380 sur un parking en attendant des jours meilleurs. Ils sont 11 alignés sur le petit aéroport de Châteauroux dans l’Indre. L’image est impressionnante.

L’A380, c’est le plus gros avion civil du monde, mais il n’a jamais été rentable. Au début des années 90, les Européens décident de s’attaquer aux Américains de Boeing et de détrôner le fameux 747. 

Un avion qui coûte trop cher

L’avion va être construit en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne et ensuite assemblé comme un puzzle à Toulouse. Le budget initial était de 8 milliards, mais il va être largement dépassé pour atteindre 18 milliards. Soit plus du double. Le programme prend du retard à cause de câbles fabriqués en Allemagne qui se révèlent trop court, ces retards vont coûter des centaines de millions de pénalités. 

Mais peu importe finalement l’avion décolle pour son premier vol d’essai le 27 avril 2005. 40.000 fans se sont rassemblés autour de l’aéroport de Toulouse pour voir ce miracle : un avion qui pèse le poids de 600 voitures, qui a, à peu près, la surface d’un terrain de foot, qui est haut comme un immeuble de 7 étages et qui malgré tout cela, décolle comme une plume. 

Et de l'intérieur, c’est très surprenant aussi. Il fait deux fois moins de bruit que les autres gros porteurs, on s'aperçoit à peine du décollage. C’est le premier avion entièrement double-pont, à deux étages. Un avion qui doit révolutionner les vols longues distances. 

Alors qu’est-ce qui n’a pas marché ? Il est arrivé trop tard. Si on refait le match, on s'aperçoit qu’il aurait eu un incroyable succès s’il était arrivé dix ans plus tôt. Il a pâti de la crise financière de 2008, qui est arrivé un an seulement après son lancement. Et puis l’avion est trop cher, environ 400 millions, il consomme trop, comptez 26.000 euros de kérosène par heure de vol. Il est cher à l’entretient avec ses quatre réacteurs. Résultat, il va s’en vendre 254 en tout en 15 ans. Alors que les études de marchés permettaient d'espérer en vendre plus d’un millier en 20 ans. C’est un échec commercial. Airbus perd de l’argent sur chaque appareil et les compagnies en perdent en l’exploitant.

L'exception Emirates

Une seule compagnie a vraiment cru en l’A380, c’est “Emirates”, la richissime compagnie de Dubaï. À elle seule, elle a commandé 160 appareils, et elle en fait actuellement voler plus d’une centaine. Enfin actuellement aucun à cause de la crise, mais juste avant, elle exploitait la moitié des A380 en service dans le monde. Son PDG explique que les autres compagnies, et notamment Air France, n’ont pas su s’y prendre. Elles ont aménagé les cabines comme dans les avions des années 80. Alors qu'Emirates en a fait des palaces flottant avec des douches en première classe, des salons, des écrans géant en business et de la place pour les jambes en classe éco. 

Mais finalement même Emirates a réduit la voilure et a annulé une commande de 39 avions l’années dernière. Ca a été le coup de grâce et Airbus a donc décidé d'arrêter la production. Après 12 ans de carrière seulement, c’est très court. Cela dit, Emirates va continuer à faire voler sa centaine d’appareils pendant au moins dix ans. Et peut être 20. L’A380 n’est donc pas tout à fait mort.

Mais l'arrêt de la production est tout de même un tournant dans l’histoire de l’aviation. Depuis le 17 décembre 1903, depuis le premier vol de frères Wright en Caroline du Nord, l’aviation a toujours progressé. Les avions sont allés plus haut, plus loin, plus vite, pendant exactement 100 ans. Et puis en 2003 Air France et British Airways ont cessé d’exploiter le Concorde.

Le champion d'échec Russe Garry Kasparov, qui s'intéresse beaucoup aux sciences et aux questions du futur, estime que cet abandon du Concorde n’est pas seulement un tournant dans l’histoire de l’aviation, mais un tournant dans l’histoire du progrès. Parce qu’on a renoncé en 2003 à faire mieux que nos parents. À faire voler des avions toujours plus vite, en l'occurrence plus vite que les 2200 km/h du Concorde.

Et aujourd’hui, c’est la suite, on renonce à construire des avions toujours plus gros, capables de transporter 800 personnes. C’est la fin d’un toujours plus.

Nicolas Poincaré