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Le psychiatre d'un schizophrène meurtrier condamné: "La peur du fou règne dans l'opinion publique"

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photo d'illustration - PHILIPPE DESMAZES / AFP

Parce qu'un de ses patients, schizophrène, s'était échappé avant de commettre un meurtre, un psychiatre isérois a été condamné mercredi à 18 mois de prison avec sursis pour homicide involontaire, une première en France pour un praticien hospitalier.

Ce jeudi sur RMC, Norbert Skurnik, vice-président de l'IDEPP l'intersyndicale de défense de la psychiatrie publique, estime que cette décision est très dangereuse:

"Je ne peux pas me prononcer sur le fond, je ne connais pas la procédure. Je ne connais pas le dossier exact. Je n'ai pas été impliqué dans les faits ni dans la décision de justice. Ce que je peux dire, c'est qu'il s'agit d'un accident assez grave, avec mort d'homme. Mais, sans rentrer dans le fond de ce dossier, j'affirme qu'il y a un problème parce que le fait de pouvoir être puni, la médiatisation excessive et la dramatisation excessive d'un fait divers où est impliqué un malade mental n'est pas saine pour la société. 

De tous temps, règne et a régné, dans les opinions publiques, notamment occidentales, la peur des malades mentaux et du fou. Or, la population dont on parle, les malades schizophrènes, correspond à approximativement à 1% de la population dans le monde, dont 600.000 en France. Il s'agit d'une population qui a des symptômes variés, compliqués, qu'on arrive à traiter en partie.

"En moyenne, un meurtre tous les quatre ou cinq ans"

Cette population n'est pas dangereuse, je suis absolument formel là-dessus. Il y a, de temps en temps, un passage à l'acte: en moyenne, un meurtre tous les quatre ou cinq ans. Mais, si j'ose dire, la population 'générale' en commet plus. Il s'agit donc d'une chose qui n'est pas problématique et d'ailleurs les schizophrènes sont plus victimes de violences que l'inverse. Là où il y a un vrai problème, c'est que la peur du fou, l'angoisse à l'égard de la maladie mentale fait pousser l'anxiété, la peur là où il n'y a qu'un simple fait divers.

S'ajoute à cela le fait que les schizophrènes n'ont pas vocation à être enfermés et hospitalisés en permanence. Il y a peut-être 10 à 15% de personnes hospitalisées, grand maximum. Car, vu qu'il s'agit d'une population non criminogène, nous nous honorons à essayer de les laisser en liberté, de ne pas les hospitaliser excessivement, de les faire sortir. Si un psychiatre, comme tout médecin qui soigne, prend la responsabilité de laisser sortir un malade apparemment stabilisé, sous traitement.

"Le risque zéro n'existe pas"

Et, s'il sait, qu'en cas d'accident, on va le pointer du doigt et qu'il va y avoir une dramatisation, voire une enquête et une sanction judiciaire, il va y réfléchir à deux fois. Les psychiatres vont commencer à devenir frileux pour accorder des permissions de sortie. On risque de revenir une dizaine d'années en arrière, à savoir le grand enfermement.

Il y a donc deux problèmes dans l'affaire de Grenoble. Le premier, cela a été une excessive dramatisation de ce fait divers alors que la population des malades mentaux psychotiques n'est pas particulièrement problématique en termes de crime. Par ailleurs, le fait de faire sortir un malade, potentiellement dangereux, sous traitement, est une décision thérapeutique délicate. Et si la peur s'insinue dans l'esprit des psychiatres, où va-t-on? Cela peut être problématique. On risque de laisser enfermer excessivement des personnes qui pourraient sortir. Le risque zéro n'existe pas".

Maxime Ricard avec Marie Régnier