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Vers une sélection des bébés? "A l'avenir, quel parent prendra le risque d'avoir un enfant 'imparfait'?"

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Va-t-on bientôt pouvoir choisir le sexe de son enfant, la couleur de ses cheveux et de ses yeux, ses goûts, voire son QI? Non seulement les capacités de la science augmentent considérablement en la matière, mais certaines pratiques permettent déjà une forme de sélection des bébés, comme le montre la journaliste Natacha Tatu dans son livre La fabrique des bébés, paru cette semaine.

Natacha Tatu est journaliste à l’Obs, elle est l’auteure de La fabrique des bébés (éd. Stock), une enquête sur le monde de la procréation assisté, parue ce mercredi 1er février.

"Si l’on n’en est pas encore à 'choisir' son enfant, il y a des techniques qui permettent d'ores et déjà de 'sélectionner' des embryons en cas de fécondation in vitro (FIV, pour les parents qui n’arrivent pas à avoir d’enfants par les voies naturelles), pour éliminer ceux atteints de maladies. C’est le cas du diagnostic préimplantatoire (DPI), qui existe depuis 1990. Cet examen pratiqué in vitro, avant l’implantation dans l’utérus, permet de détecter des anomalies génétiques. On fabrique des embryons et on les teste sur un certain nombre de maladies (hémophilie, mucoviscidose, amyotrophie...) grâce au séquençage ADN. En France on est assez peu au fait de cette technique révolutionnaire, car elle est très encadrée et réservée aux parents ayant des antécédents génétiques. Mais aux États-Unis, dès lors qu’il y a une FIV, il y a DPI.

Le nombre de maladies détectées par le séquençage ADN va augmenter. Demain on sera capable d’analyser 500 maladies, puis 5.000 après-demain. Cela coûtera de moins en moins cher et ce sera de plus en plus performant. Ça ouvre tout un champ de possible dans la sélection des embryons. Mais le débat est ouvert entre le professeur Frydman, le père du bébé-éprouvette, qui est pour la généralisation de ces pratiques, et le professeur Testard qui est absolument contre, craignant que cela nous amène à l’eugénisme.

Car à l'avenir, on peut se poser la question: quel parent prendra le risque d'avoir un enfant "imparfait"? Peut-être que sous la pression des assurances, ou de l'Assurance maladie, on pourrait généraliser un jour ce type de pratiques. On nous dira: 'pourquoi avoir pris le risque d’avoir un enfant handicapé'? Ce sont les comités de bioéthiques qui placeront le curseur, mais une telle pression des assurances pour des bébés parfaits est vraiment envisageable.

Bientôt le choix du QI?

Mais il n'y a pas que cela. Des experts sont persuadés qu'à l'avenir nous pourrons également sélectionner le quotient intellectuel (QI) de notre futur enfant. Un spécialiste français du décodage du génome (l'ensemble de notre 'matériel' génétique) fait même de cette sélection des plus gros QI le seul moyen pour l'espèce humaine de survivre face la concurrence des robots, toujours plus intelligents. Si on vous laisse le choix d’avoir un enfant avec un QI de 100 ou 200, que ferez-vous? 'Qui prendra le risque d’avoir un enfant qui n’aura pas sa place dans le monde ?', interroge ce scientifique. Pour l'instant, le gêne du QI n’est pas identifié, et peut-être ne le sera-t-il jamais. Mais déjà, en Chine, des scientifiques travaillent dessus pour mettre en place, un jour, un test pour prévoir la capacité cognitive d'un bébé.

Au Danemark, on a le choix de son donneur: physique, métier, passions…

En attendant que la science évolue, il y a déjà une façon de 'sélectionner' en quelque sorte son futur enfant: le don de sperme ou d'ovocytes. En France, le don de sperme est anonyme et gratuit, ne permettant pas de connaître le donneur, mais cette position est minoritaire par rapport aux autres pays. Au Danemark par exemple, qu'on appelle le "hub du sperme", on peut sélectionner son donneur. Un entrepreneur danois a levé l’anonymat en 2006 et il vend du sperme dans 80 pays. C’est comme si on achetait un livre sur Amazon. On choisit les critères du donneur: grand, petit, CSP+ etc. Chaque donneur a sa photo, et plus il y a d’informations sur lui, plus le sperme est cher.

C’est pareil pour les ovocytes aux Etats-Unis, où l’on va tout connaître de la donneuse : il y a tout un catalogue de ses photos depuis son enfance, on a des informations sur ses parents et ses aïeuls, on connaît ses goûts, ses performances physiques ou musicales etc.

"Google et Facebook proposent aux femmes de congeler leurs ovocytes"

L’autre question qui fait débat quant à la procréation, c’est celui de la congélation des ovocytes: on prélève les œufs d’une jeune femme au moment où ils sont à leur maximum de fertilité, en prévision d’une grossesse future, quand on l’aura choisie. Le professeur Frydman plaide pour étendre cette pratique en France, où elle est, là aussi, très strictement encadrée: on propose cela à titre préventif aux femmes qui risquent de devenir stérile après un traitement médical, ou qui vont subir une chimiothérapie par exemple. Mais aux Etats-Unis, certaines grandes entreprises comme Facebook ou Google proposent déjà à leurs salariées de prendre en charge le coût de la congélation d’ovocytes. Ça répond à un phénomène de société, celui des femmes qui veulent privilégier leur carrière durant leur jeunesse".

Propos recueillis par Philippe Gril