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Air France: des hôtesses de l’air dénoncent des agressions sexuelles et du harcèlement sexuel

EXCLU RMC. Des hôtesses de l'air d'Air France affirment avoir été victimes d'agressions et de harcèlement sexuel de la part de pilotes et de responsables hiérarchiques. Elles dénoncent l'omerta au sein de la compagnie aérienne.

Passionnées par leur métier, fières de travailler chez Air France. Jusqu'au jour où tout bascule... RMC a recueilli les témoignages d’hôtesses de l’air qui accusent leurs responsables hierarchiques d'agressions et de harcèlement sexuel. Pour Lucie, c'était lors d'un vol long-courrier entre Paris et New York. Elle raconte qu'elle était à l'arrière de l'avion, dans l'espace réservé au personnel navigant, quand le chef de cabine l'aurait rejointe.

"Il m’a bloquée, physiquement, explique-t-elle. Je lui ai dit : ‘Attention, je lève les genoux s’il le faut’. Sous-entendu, je ne me laisserai pas faire. Là, il s’est plaqué contre moi. Il m’a susurré à l’oreille, en me léchant l’oreille : ‘Quand tu lèves les genoux, est-ce que tu les écartes ?’. J’étais vraiment terrorisée. Quand j’ai parlé avec mon cadre, elle mettait presque ma parole en doute. Elle m’a dit de voir avec la DRH, qui m’a dit que tout ce que je pouvais faire, c’est d’aller au commissariat de police avec deux témoins et déposer plainte. Sauf que j’étais toute seule, qu’il n’y avait pas de témoin. C’était ma parole de petite hôtesse contre celle d’un chef de cabine. Je me suis sentie totalement larguée."

Une webcam dans le cockpit et "une collection de photos des entrejambes des hôtesses"

Près de dix ans après les faits qu'elle dénonce, l'agresseur présumé de Lucie vole toujours chez Air France. Lucie dit avoir été traumatisée par cette agression. Au-delà, elle dénonce le sentiment d'impunité des pilotes au sein de la compagnie. "Sur un autre vol, je me rends au poste de pilotage, raconte-t-elle. Le copilote insiste énormément, lourdement, pour que je m’assoie au milieu des deux fauteuils des pilotes. J’ai vu qu’il y avait une webcam ronde. Ils ont été tout fiers de me montrer leur collection de photos des entrejambes des hôtesses qu’elles incitaient à s’assoir devant cette caméra. Je pense que, malheureusement, ce mythe de l’hôtesse de l’air à la jambe légère, il n’y a pas que les passagers qui y pensent… Pour peu qu’on ait un peu de pouvoir, on se dit que c’est facile de claquer dans les doigts et d’obtenir ce qu’on veut. Et si on ne l’obtient pas, on insiste un peu plus lourdement. On parle de personnages souvent situés à l’avant de l’appareil, on protège aussi ces messieurs. Un avion sans pilote, ça ne décolle pas. Un avion sans hôtesse, ça décolle très bien."  

Et Lucie n'est pas la seule à témoigner. Plusieurs hôtesses ont accepté de nous parler. Pour l'une d'entre elles, Stéphanie, les faits présumés sont récents. Ils datent du 5 décembre dernier. Elle est en escale à Madrid, avec un steward, le pilote et son copilote. Elle assure qu'elle ne connaît aucun d'entre eux. Ils décident d'aller dîner. Et toute la soirée, elle aurait subi ce qu'elle qualifie de "viol verbalisé".  

"Ce que j’entendais était un viol verbalisé"

"J’ai ressenti ce qui m’était dit comme un viol verbalisé, explique Stéphanie. Les pilotes me décrivaient dans une situation extrêmement pénible. Pour l’un d’entre eux, c’était : ‘Je mets ma tête entre tes cuisses, je te lèche, je m’étouffe’. Et il insistait, toujours en me regardant droit dans les yeux, en me disant qu’il essayait d’enlever sa tête, que j’étais réticente. Tous ces mots, je les ai pris d’une façon extrêmement brutale. Ce qui m’a fortement perturbée, c’est quand le médecin-légiste (qui établit le rapport médico-légal dans le cadre de l’enquête, ndlr) m’a expliqué la situation. Pour mon cerveau, j’étais violée. Et donc il s’est mis en off. J’étais tout sauf au restaurant. Je ne pouvais pas trouver la force de répondre puisque j’étais complètement sidérée. Devant moi, j’avais des pilotes, des supérieurs hiérarchiques, qui riaient. Mon cerveau voyait des personnes qui riaient mais ce que j’entendais était un viol verbalisé."

Deux jours après l'agression, accompagnée de son collègue steward qui a confirmé sa version des faits, comme on a pu le constater en lisant les deux témoignages concordants, Stéphanie a prévenu sa direction. Mais la plupart de ses collègues ont tenté de la décourager. "J’ai des collègues qui me disent : ‘Tu devrais faire attention. En déposant plainte contre des pilotes, tu fais une croix sur ta carrière. Ils sont extrêmement puissants, leurs syndicats aussi’. Par contre, les jeunes hôtesses, les nouvelles arrivées, me soutiennent bien plus que les anciennes. Il doit y avoir une omerta à Air France", estime Stéphanie.

"Ce sont les pilotes qui devraient être sanctionnés, pas les hôtesses"

Stéphanie a pris un avocat pour se défendre, face à la compagnie mais aussi en justice. Elle a porté plainte pour harcèlement sexuel. Le médecin légiste a prononcé 14 jours d'ITT.  Une confrontation devait avoir lieu, mais elle a finalement été annulée sans explication et la plainte a été classée sans suite par le parquet de Bobigny. L'avocat de Stéphanie, Me Lionel Montagné, demande à la justice de rouvrir le dossier. 

De son côté, Air France a bien mis en place une procédure pour "protéger" Stéphanie, la procédure "no fly" (une attestation que Stéphanie peut présenter pour ne pas avoir à voler avec ceux qu'elle qualifie d'agresseurs), mais pour son avocat, c'est une double peine pour Stéphanie.  

"Air France prétend mettre en place des process pour protéger et sensibiliser. Mais avec la procédure ‘no fly’, c’est à la victime qu’on dit de ne pas travailler, d’aller voir ailleurs, si elle a un contact avec l’harceleur. Ce sont les pilotes qui devraient être sanctionnés, pas les hôtesses", estime Me Lionel Montagné.  

Air France ne communique pas le nombre de signalements

Que répond Air France face à ces accusations ? Au siège de la compagnie, où est affichée justement en ce moment une fresque géante contre le harcèlement sexuel en plein cœur du bâtiment des personnels navigants, on a interrogé Valérie Molénat, la directrice en charge de ces questions chez Air France, sur le cas le plus récent, celui de Stéphanie. 

"Ce n’est pas tout blanc ou tout noir, les témoignages étaient extrêmement contradictoires, assure-t-elle. On est en train de regarder, on a écouté toutes les parties prenantes. Effectivement, ce genre de propos, c’est intolérable, ça ne doit pas exister. (…) On espère qu’elle va poursuivre son activité. Ce qu’on lui garantit, c’est que pour un prochain vol, l’équipage soit constitué de telle sorte qu’elle ne se retrouve pas avec ses agresseurs." Pour Valérie Molénat, "il faut suffisamment de preuves, des faits très lourds, pour être licencié". "Pour l’instant, ce n’est pas suffisamment grave", explique-t-elle.

Air France ne communique pas le nombre de signalements sur ces sujets d’agressions ou de harcèlement sexuel. Combien la compagnie en reçoit-elle chaque année ? "J’allais dire à peu près une dizaine, estime la direction emploi, formation et diversité chez Air France. On ne tient pas des statistiques précises sur le sujet. Pourquoi faire ? On le fait, mais on ne publie pas les chiffres. (Vous avez des statistiques ?) Oui. (Mais vous ne les publiez pas ?). Non." Ni la direction d’Air France, ni les syndicats, ne communiquent sur ces chiffres. Sous couvert d'anonymat, un ancien élu nous assure qu'il y aurait plus d'une centaine de signalements par an. Il parle, lui aussi, d'omerta.

Marie Dupin, Anne-Lyvia Tollinchi et Joanna Chabas