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Rassemblement de coursiers à vélo: "une grande précarité pour la plupart des livreurs"

Les coursiers se rassemblent aujourd'hui à Paris, Lyon et Bordeaux. (Photo d'illustration)

Les coursiers se rassemblent aujourd'hui à Paris, Lyon et Bordeaux. (Photo d'illustration) - AFP

Aujourd'hui, ils sont incontournables dans les grandes métropoles: les livreurs de repas à vélo, qui travaillent pour le compte de plateformes comme Deliveroo, Foodora ou encore Ubereats rencontrent cependant beaucoup de difficultés dans leur profession. A Lyon, Paris et Bordeaux, plusieurs rassemblements ont été organisés pour faire part de leurs revendications. Arthur, coursier, compte y participer, et se confie à RMC.fr.

Arthur, 27 ans, est coursier à Lyon: il travaille avec plusieurs plateformes de livraison de repas à domicile. Il fait également partie du collectif Les Fusées Vertes, qui dénonce la précarité de la profession et les abus. Ce mercredi, il participera, avec d'autres collègues, au rassemblement organisé par le Printemps Numérique. 

"Je suis coursier depuis février 2016. J’ai commencé chez Take Eat Easy. Quand la plateforme est tombée en juillet 2016, ça a été la déconvenue. J’étais devant mon ordinateur, prêt à travailler. A 11 heures, nous avons reçu un mail nous disant que c’était fini, qu’on ne serait pas payés. L’urgence a été de retrouver du travail assez vite. Je me suis donc présenté chez les autres concurrents sur Lyon: Foodora, Deliveroo, Ubereats...

Nos revendications principales aujourd’hui concernent le statut d’indépendant, interprété par ces plateformes d’une manière un peu étrange. Elles voudraient des personnes qui se comportent comme des employés, mais ne sont pas prêtes à payer des cotisations sociales. En réalité, le statut d’indépendant n’est pas un problème en soi, il convient d’ailleurs à la plupart des livreurs. Mais certaines obligations nous dérangent.

"Les plateformes ont la possibilité de 'déconnecter' les livreurs"

Par exemple, le port de l’uniforme aux couleurs de la plateforme, pour lequel une caution de 150 euros est prélevée. S'il veut travailler, un livreur est dans l’obligation de payer ces 150 euros. Il effectue ainsi une prestation publicitaire qui n’est pas rémunérée. Donc en fait, il paie pour faire de la pub. Cela nous fait grincer des dents.

Il y a aussi, pour les plateformes, la possibilité de 'déconnecter' le livreur, donc de rompre le contrat de prestations sans préavis, sans cause réelle et sérieuse. La plateforme envoie, dans un premier temps, un mail et un SMS stipulant que le compte a été bloqué. Pour pouvoir livrer, il faut se mettre en "disponible" sur les applications que ces plateformes fournissent, ou bien s’inscrire sur le planning. Lorsqu’un livreur n’y a plus accès, il ne peut plus travailler. En un clic, c’est réglé. 

Même si elles affirment ne pas le faire, cette possibilité existe. C'est une grande précarité pour la plupart des livreurs. D'autre part, si nous nous engageons trop à dénoncer ces pratiques, nous pouvons nous retrouver sans travail, du jour au lendemain. C’est un moyen de pression incroyable.

"Nous n'avons pas de congés payés ni de sécurité sociale"

Je vois également beaucoup de choses concernant les salaires: on entend souvent qu’un livreur peut gagner entre 1.800 et 2.500 euros par mois. C’est une erreur de compter ainsi. Ce n’est pas faux, mais pour cela, il aura travaillé entre 50 et 70 heures par semaine, et on parle de travail à vélo, ce qui est très dur. Il vaudrait mieux parler en taux horaires. En net de toutes charges, une fois enlevés les cotisations sociales, les différents comptes bancaires, les frais du vélo et autres dépenses variables, les très bons mois, je gagne 8.50 euros de l’heure. En outre, nous n'avons ni congés payés, ni sécurité sociale. 

On peut travailler pour plusieurs plateformes en même temps, grâce à notre statut d’indépendant, mais tout est fait pour nous en décourager. Si, par exemple, je m’inscris sur l'une d'entre elles, qui a un créneau le samedi soir de 18h à 23h, cela va être compliqué de travailler pour une autre de 15h à 17h car il faut changer de tenue, de sac… Donc on ne le fait pas.

"On a l'impression d'avoir été abandonnés par l'Etat"

On a déjà tenté de parler à la hiérarchie avec l’une des plateformes. Mais elles ne reconnaissent pas encore l’existence ni le sérieux des corporations de livreurs, malgré que ce soit inscrit dans la loi et dans le code du travail. Mais il y a clairement un vide juridique. Le statut d’indépendant pour faciliter l’accès à l'entreprenariat est en fait un entre-deux, entre le salarié et le travailleur individuel. Et avec le chômage élevé, beaucoup de personnes acceptent de travailler en dessous de smic horaire.

On a l’impression d’avoir été abandonnés par l’Etat qui a fermé les yeux sur ces pratiques, et qui les a même encouragées. On sait très bien que des plateformes comme Foodora, Deliveroo ou Uber ont un poids dans les décisions, par leur capacité à absorber une certaine partie des chiffres du chômage. Mais rien n’a été fait pour encadrer ni contrer notre statut.

"Je croise les doigts pour ne pas avoir d'accident"

Je croise les doigts pour ne pas avoir d’accident, ce serait dramatique. Nous sommes au RSI (Régime social des indépendants), qui nous verse une misère, avec des carences de 15 jours. D'ailleurs, durant la première année d’exercice, on ne nous verse rien. Dans un métier qui engage notre sécurité, c’est quand même problématique. Si j’ai un accident, je dois continuer à travailler, car il faut que je paie mon loyer. Pour moi la régression, elle est là: on est très exposés aux accidents, et on est dans l’impossibilité de se défendre.

J'y vois une régression des acquis sociaux. Effectivement, il y a un rapport à la technologie, aux applications mobiles, c'est la seule nouveauté. La technologie n'est pas une mauvais chose, mais c'est l’utilisation qui en est faite. La tendance actuelle est d’aller vers une ubérisation des emplois non qualifiés. Aujourd’hui, il est de notre devoir de faire quelque chose, car on est simplement la première vague. Si ces pratiques s’étendent à des emplois salariés, ça risque d’être problématique. Il faut réagir maintenant". 

Propos recueillis par Alexandra Milhat