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Darknet: "Il y a un usage abject et un usage qui contribue à l'avancement de la société"

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Commandes de meurtres, viols, achats d'armes et de drogues, le Darknet est le paradis des activités illégales mais il est aussi un outil essentiel pour la liberté d'expression rappelle Jean-Philippe Rennard, spécialiste du Darknet et professeur à Grenoble Ecole de Management à RMC.fr.

Jean-Philippe Rennard, auteur de Darknet, mythes et réalités, professeur à Grenoble Ecole de Management

"Des viols commandés sur le Darknet, c'est quelque chose qui est possible, c'est incontestable. Ce que l'on trouve relativement régulièrement sur le Darknet c'est ce qu'on appelle des snuff movies, ce sont des films de viols ou de torture, des commandes spécifiques.

Tout est possible: le Darknet est un sous-réseau d'Internet où vous pouvez communiquer de manière anonyme. A partir du moment où il y a anonymat, la porte est ouverte à toutes les déviances. Ce cas de viols à distance c'est absolument abject. Pour prendre un exemple célèbre, on trouve sur le Darknet des annonces de tueurs à gage avec des tarifs en fonction de la personnalité et de la difficulté de la cible. Et il est parfaitement possible, même si pour le moment on a peu de preuves, que des assassinats aient pu être commis grâce à ces annonces.

Liberté d'expression pour les dissidents

Il faut bien comprendre qu'on est anonyme mais que rien n'est sûr. Les services de sécurité arrêtent régulièrement des trafiquants de drogue, arrêtent régulièrement des trafiquants de faux billets, donc penser que l'on est totalement couverts serait une erreur.

A l'origine le principal Darknet qui est Tor - plus de 2 millions d'utilisateurs par jour - a été conçu par l'armée américaine. C'était un système qui devait permettre aux militaires américains de communiquer de manière anonyme et confidentielle. Puis ce système a été mis dans le domaine public et repris par le EFF (Electronic Frontier Foundation) qui est une association de liberté d'expression sur Internet.

A partir de là, Tor a été géré et conçu comme un outil au service de la liberté d'expression: liberté d'expression pour les dissidents mais aussi protection des sources pour les journalistes, protection des échanges des avocats… Et quand je dis dissidence, c'est aussi utilisé dans le cadre de 'dissidence sociétale'. Certains pays d'Afrique noire condamnent l'homosexualité, le Darknet est alors utilisé par les communautés homosexuelles pour communiquer.

Le Darknet est un outil, comme tous les outils il est ce que les gens en font. Il y en a usage noir, véritablement abject, et un usage qui contribue sans conteste à l'avancement du corps social.

"Echapper aux surveillances de masse"

Si on prend les rapports de débit internet, l'activité illégale sur Tor est inférieure à 10% de l'activité totale. Il faut comprendre que Tor a une double fonctionnalité: il va vous permettre d'accéder à des sites cachés mais il permet également de naviguer sur le web ouvert de manière anonyme. Tor est d'abord utilisé pour naviguer de manière anonyme sur le web ouvert pour différentes raisons: parce que vous voulez aller voir tel site pornographique, parce que vous ne voulez pas être repéré quand vous êtes dans un pays dictatorial si vous consultez le site de la Ligue des Droits de l'Homme, ce n'est pas utilisé que pour aller sur les sites cachés.

Il est fondamental que l'on permette à ces outils de se développer pour que les populations puissent plus facilement échapper aux surveillances de masse. Actuellement quand vous allez sur Internet la quasi-totalité de vos échanges sont absorbés par le NSA par les services de renseignement.

Mais le grand public n'est pas la cible principale. Les principaux promoteurs du Darknet ce sont les grandes associations de journalistes d'investigation et ce sont les grandes organisations des droits de l'homme. La cible de Tor ce sont ces organismes et non le grand public.

Progressivement, j'ose l'espérer, les populations vont prendre conscience des risques liés à cette surveillance. Le fait d'être surveillés induit un processus naturel d'autocensure. Les jeunes populations commencent à le faire et commencent à prendre conscience de la chose. Les outils comme Tor vont continuer à se développer et vont devenir de plus en plus rapide. Donc rien ne dit que dans dix ans, une partie non négligeable de la population passera par le Darknet".

Propos recueillis par Paulina Benavente