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Après 25 ans en France, elle se voit refuser sa naturalisation: "Je me sens discriminée"

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Antje est Allemande. Antje voulait aussi être Française. Mais en août dernier, après avoir vécu et travaillé 25 années sur le sol français, elle a vu sa demande de naturalisation ajournée par la préfecture du Gard. Le motif est déroutant: elle n'aurait pas "pleinement réalisé [son] insertion professionnelle". Un coup de massue pour cette ressortissante allemande âgée de 51 ans qui a fondé sa propre société en France, et travaille aujourd'hui pour l'agglomération d'Avignon.

Antje Wichmann, 51 ans, est née en Allemagne. A 26 ans, elle étudie à l'université d'Aix-en-Provence en profitant d'un partenariat avec celle de Cologne. Mère d'un enfant franco-allemand et résidant à Roquemaure, elle restera et travaillera 25 ans dans le sud-est avant d'effectuer sa demande d'acquisition de la double nationalité. C'est en entendant Daniel Cohn-Bendit, de nationalité allemande, déclamer qu'il avait été naturalisé, qu'Antje a appris que c'était possible. Et elle croyait cocher tous les cases.

"Je suis de nationalité allemande. Je vis et travaille en France depuis 25 ans. Mon compagnon est français, notre fils franco-allemand. J'ai formulé une demande d'acquisition de nationalité française en février 2016. Un dossier important, avec un certain coût financier. Je n'ai pas eu d'aide pour le constituer. J'ai tout fait seule, de A à Z. Test de langue, test d'histoire, enquête de voisinage par des gendarmes - ils viennent vous voir à la maison, font connaissance avec tout le monde -, bilan de ma société… Ils ont tout sur moi. J'ai passé toutes les étapes.

La dernière, c'était cette année en février. J'ai reçu une convocation, je suis allée à la préfecture de Montpellier. Ils m'ont posé des questions sur l'histoire de France. Tout s'est très bien passé. On m'a même dit 'On voit que vous n'êtes pas nouvelle, que vous vous êtes intéressée à l'histoire'.

"J'ai eu un choc en ouvrant l'enveloppe"

Alors en recevant un recommandé de la préfecture fin août, après un an et demi de procédure, je me suis dit qu'on allait pouvoir sortir le champagne. Ce n'est qu'en l'ouvrant… que j'ai eu un choc. La notification m'indique que ma demande est ajournée de deux ans. Au motif que 'l'examen de votre parcours professionnel, apprécié dans sa globalité, ne permet pas de considérer que vous avez réalisé pleinement votre insertion professionnelle'.

Quand je l'ai appris à mon entourage, tout le monde est resté bouche bée. J'ai travaillé pendant 10 ans à l'Office de Tourisme de Saintes-Maries-de-la Mer. J'ai créé ma propre société dans les énergies renouvelables, de laquelle j'ai été gérante jusqu'en 2011. Le marché du photovoltaïque s'étant effondré, j'ai été au chômage, puis intérimaire, j'ai commencé au musée de la nationale 7 à Orange, puis à la mairie de Roquemaure. Je suis désormais fonctionnaire stagiaire au sein de l'agglomération du Grand Avignon ; ma titularisation est prévue pour début janvier 2018.

"La France et l'Allemagne sont mes deux pays"

Quand j'ai commencé mes démarches en février l'an dernier, tout le monde m'a dit que je n'en avais pas besoin, que je m'embêtais pour rien. Mais moi, j'ai toujours voulu avoir la double nationalité. Ca me tient à coeur parce que la France et l'Allemagne sont mes deux pays. J'y ai mes racines, ma famille.

Maintenant, ma demande est ajournée à deux ans! Il faudrait que je refasse tout le dossier en 2019… Il y en d'autres pour lesquels c'est plus facile. Je me sens discriminée et ça me touche. Cela m'inspire une injustice. On me prend pour quelqu'un que je ne suis pas. Si mon insertion n'est pas avérée au bout de 25 ans, le sera-t-elle dans deux ans? Je ne sais pas que je peux faire. C'est inadmissible."

Une décision "totalement contestable"

Comment expliquer que la naturalisation d'Antje ait été retoquée? Un peu confus, le courrier qui ajourne sa requête est formulé comme suit: "Si j'ai bien pris bonne note que vous avez été recrutée à compter du 01/01/2017 (...) au sein de la communauté d'agglomération du Grand Avignon (...) sur la base d'un temps non complet de 31h30, il n'en demeure pas moins que vous êtes entrée en France en 1992." De fait, l'examen de son parcours "ne permet pas de considérer que vous avez réalisé pleinement votre insertion professionnelle". Ce sera tout pour l'explication.

Est-ce suffisant? La circulaire Valls du 16 octobre 2012 égrène les cas dans lesquels le défaut d'insertion professionnelle peut être invoqué (CDD, revenus instables...). Elle réclame toutefois la prise en compte de "l'ensemble de la carrière", ce qui semble avoir fait défaut dans le cas présent.

D'après le Code civil, les organes préfectoraux ont toute la discrétion pour rejeter une telle demande. Que les demandeurs soient Allemands ou Sénégalais, de nombreux antécédents existent. "La nationalité par naturalisation, c'est vraiment une question d'opportunité et d'appréciation, confirme Me Raymond Cujas, avocat spécialisé dans le droit des étrangers. Les rejets concernent le plus souvent des étudiants qui n'ont pas encore de revenus. Mais il y a trop souvent des erreurs au niveau de la préfecture. Ils n'étudient parfois pas bien les dossiers. Dans le cas d'espèce, ils ne semblent pas sûrs de leur décision... C'est ambigu, il n'y a pas une explication très large, et ils s'excusent même de leur décision! Elle est totalement contestable, et mériterait un recours hiérarchique au niveau du ministère pour la faire annuler. Qu'elle se rassure donc, ce n'est pas définitif. Ce genre de cas, on en voit souvent, et c'est malheureusement assez récurrent." Sollicitée, la préfecture du Gard n'a pas encore donné suite.

Propos recueillis par Paul Conge