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Iran: le pouvoir veut utiliser la reconnaissance faciale pour traquer les femmes non voilées

Alors qu'un mouvement de contestation rare touche l'Iran après la mort de la jeune Masha Amini, arrêtée pour un "mauvais port du voile", les autorités du pays songent à utiliser la reconnaissance faciale pour traquer les femmes non voilées.

En Iran, les manifestations continuent après la mort de Masha Amini, la jeune iranienne morte après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour "port de vêtements inappropriés". Les autorités du pays réfléchissent à une solution radicale pour surveiller le respect du port du voile: utiliser la reconnaissance faciale. Des caméras intelligentes capables de détecter les femmes qui portent le voile et surtout celles qui ne le portent pas, mais aussi celles qui ont un maquillage un peu trop appuyé ou un manteau trop court.

C’est Courrier international qui rapporte que les autorités iraniennes, en la personne du secrétaire de la promotion de la vertu et du rejet du vice envisagent cette solution de surveillance technologique assez effrayante. Le dispositif serait composé de caméras couplées à des algorithmes auxquels on a appris, en les nourrissant d’images, que bout de tissu sur la tête = bien, pas de bout de tissu = pas bien. Les caméras détecteraient l’infraction, seraient aussi capables d’identifier la personne et une amende pourrait être envoyée directement au domicile de la personne.

Une technologie qui existe mais pas en Iran

Tout cela est théorique. En pratique, la technologie existe, on a aujourd’hui des logiciels de reconnaissance faciale qui fonctionnent avec une efficacité redoutable, même quand on porte un voile, ce qui compte c’est la distance entre certains points du visage, le nez et le menton par exemple. Mais, pour l’instant, pas en Iran. D’après un expert cité par le club des jeunes journalistes iraniens, les caméras publiques dans les trains enregistrent les images (comme des caméras de vidéosurveillance normales) mais le traitement informatique n’est pas réalisable pour l’instant. Tout cela n'est qu'un projet en l’état mais reste assez effrayant néanmoins. 

Cette proposition est une illustration éclatante des dérives potentielles de la reconnaissance faciale, le pays champion du monde en la matière restant la Chine. Avec des caméras intelligentes, ce pays est capable de détecter par exemple qu’un piéton traverse hors des clous et de lui envoyer une amende dans la foulée ou des lunettes spéciales de détecter un suspect en pleine rue seulement en le regardant. En France, la CNIL veille au grain et la reconnaissance faciale est limitée à de la vérification de proportion, sans identification des personnes, pour savoir combien de gens le masque pendant le Covid dans le métro ou si un bagage a été abandonné.

Un mouvement de contestation rare en Iran

En Iran, cette annonce d'utilisation vient alors qu'une partie de la jeunesse et des femmes iraniennes descendent dans la rue. Le jour de l'inhumation de Masha Amini, des dizaines de femme s’était levées à l’aube pour perturber la cérémonie. Elles ont retiré leurs voiles, et têtes nues elles ont scandé “mort au dictateur", visant directement Ali Khamenei, le guide de la révolution iranienne depuis 33 ans.

La contestation a ensuite gagné Téhéran et les universités, puis toutes les grandes villes d’Iran et même des localités moins importantes. On y a vu des femmes enlever leurs voiles dans des cortèges et des manifestants s’en prendre à la police. Sur les réseaux sociaux on voit aussi des femmes se couper les cheveux et brûler leurs tchadors en signe de solidarité. Plusieurs morts sont à déplorer depuis le début de ces contestations. Personne ne peut dire aujourd'hui jusqu'où ira ce mouvement.

Masha Amini est désormais un symbole en Iran: symbole de la jeunesse qui ne supporte plus la dictature morale que les religieux imposent au pays. Symbole pour les Kurdes iraniens, minorité de sept millions d'habitants qui vit à l’ouest du pays et dont la culture et la langue sont reconnues mais dont les manifestations politiques sont réprimées. Symbole enfin de ce que subissent les classes sociales les plus pauvres.

A Téhéran, il y a une inégalité sociale face à la loi islamique. Une jeune femme des classes aisée qui porte mal le voile va s’en tirer avec en donnant un bakchich, alors qu’une moins riche sera battue ou conduite au commissariat. La jeune Masha, avec son accent kurde, ses vêtements de pauvres et son voile trop court était une proie parfaite pour ces policiers chargés de faire respecter les bonnes mœurs.

Anthony Morel et Nicolas Poincaré