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Accompagnatrices scolaires voilées: "Pour nous directeurs d'école, c'est une situation très inconfortable"

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Pour Jean-Michel Blanquer, les mères voilées n'ont "normalement" pas à accompagner les sorties scolaires. Si le ministre de l'Education nationale s'éloigne à la fois de la jurisprudence et de la ligne du Conseil d'Etat, la question continue de remuer la communauté éducative. Pierre Favre, directeur d'école élémentaire à Neuville-sur-Ain (01), et président du SNE, voudrait des directives plus fermes. Il témoigne pour RMC.fr.

Pierre Favre, directeur d'école primaire à Neuville-sur-Ain dans l'Ain (01), et président du Syndicat national des écoles (SNE), une organisation qui se revendique "apolitique". 

"Selon Jean-Michel Blanquer, quand on est voilée, on pose une difficulté à la laïcité. A titre personnel, il s'exprimait contre les accompagnatrices scolaires voilées. J'ai trouvé cette intervention équilibrée, juste, professionnelle, ce qui ne m'étonne pas de la part d'un ministre qui a été enseignant, recteur, directeur général et qui, de ce fait, ne se positionne pas que sur l'angle politique. Il mesure toujours ce qu'il se passe sur le terrain. Il sait par expérience que tout ce qui est trop définitif et trop sentencieux est inopérant.

Le Conseil d'Etat s'est prononcé en 2013 en termes de droit. Il juge qu'exclure un parent d'une telle mission porte en germe des éléments discriminatoires. La circulaire Châtel de 2011 exprimait, elle, que les parents sollicités pour encadrer deviennent des auxiliaires du service public, et ont donc un devoir de neutralité. Un parent peut être heurté de voir son propre enfant soumis aux consignes de quelqu'un qui porte un voile, un signe religieux ostentatoire. Mme Najat Vallaud-Belkacem a ensuite affirmé le droit de tout parent d'accompagner ses enfants.

"Les ennemis de la laïcité instrumentalisent certaines femmes voilées"

M. Blanquer sous-entend la question du trouble à l'ordre public. Quand il arrive qu'une maman voilée se propose de façon ostentatoire, ou fasse du foin lorsqu'elle est écartée sous prétexte qu'elle est voilée, on voit bien qu'il y a un trouble, que la laïcité est attaquée.

A partir du moment où certains ennemis de la laïcité, comme les mouvements salafistes, utilisent certaines mamans voilées -et pas toutes, loin s'en faut-, qui par exemple vont porter un voile ostentatoire alors qu'elles ne le font pas ailleurs, elles sont de nature à chercher un trouble à l'ordre public, ou à faire preuve de prosélytisme. D'autres que je fréquente ont un discours beaucoup plus ouvert et républicain.

"Ils ne sont pas soumis à la neutralité religieuse"

Les directeurs d'école sont soumis à des lois. Ils appliquent les décrets, lesquels obligent notamment un nombre minimum d'adultes pour encadrer une sortie. Le Conseil d'Etat dit que ce sont des usagers du service public, c'est-à-dire qu'ils choisissent ou pas de venir, et ne sont pas soumis à la neutralité religieuse. Mais pour nous au SNE, tant que ce recours à un adulte est exigé, la loi les met de facto en position d'être des auxiliaires du service public, soumis eux à un devoir de neutralité.

Le port du voile peut être du prosélytisme comme il peut ne pas l'être. Pour faire la différence, il faut faire appel au discernement. J'ai exercé comme directeur d'école d'une école élémentaire de 2005 à 2011 à Saint-Priest, dans le Rhône, en zone prioritaire, où il y avait de nombreuses femmes voilées. A chaque fois que je leur demandais d'enlever le voile, elles s'exécutaient bien volontiers. Il n'y avait pas le début de commencement du moindre trouble.

"Nous préférons des consignes plus fermes"

On avait de très bons rapports avec les femmes voilées qui accompagnaient les sorties scolaires. Il y avait une maman élue au conseil d'école, avec des enfants très brillants, qui gardait toujours un foulard bariolé tant aux réunions qu'aux sorties au centre culturel de la ville, où on allait voir des pièces de théâtre, etc.

C'est un sujet très explosif. Je serais d'accord avec la conclusion qui consiste à dire que les directeurs ont la discrétion d'accepter ou non. Mais demander au directeur d'école de trancher lui donne la responsabilité d'engager, ou pas, un refus. Or, il n'a aucun statut particulier. Il peut se retrouver en difficulté. Nous directeurs, préférons avoir une consigne de fermeté qui émane de la hiérarchie, qu'on puisse appliquer sur le terrain avec souplesse. C'est l'inverse de ce qui se passe car les consignes de la hiérarchie sont souples et on nous demande de la fermeté sur le terrain."

Propos recueillis par Paul Conge