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"Nos témoignages sont des preuves vivantes": Hélène Devynck dénonce le système PPDA

Hélène Devynck, journaliste, ancienne de TF1, est l'une des 90 femmes qui accuse Patrick Poivre d'Arvor de viol ou d'agression sexuelle. Invitée de la Matinale week-end de RMC, elle raconte son parcours pour arriver à parler, la pression sociétale sur les victimes, revient sur les derniers d'Elisabeth Badinter et évoque ce qu'on pourrait appeler le "système PPDA".

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Matthieu Rouault (MR) : Hélène Devynck, bonjour !

Hélène Devynck (HD) : Bonjour Matthieu

MR : Merci d'être sur RMC. Vous êtes journaliste, scénariste. Vous accusez Patrick Poivre d'Arvor de viol. Vous avez été son assistante au 20h de TF1 entre 1991 et 1993. Vous n'êtes pas seule. Vous avez été contactée par 90 femmes, qui accusent l'ancien présentateur de viols, d'agressions. Certaines ont déposé plainte pour des faits prescrits ou non. D'ailleurs deux nouvelles plaintes ont été déposées au parquet de Nanterre dont l'une de ces femmes a voulu parler après avoir lu votre livre, aux éditions du Seuil. Ça s'appelle "Impunité". Ce n'est pas très conventionnel, mais après avoir lu votre livre je n'ai pas envie d'être journaliste face à vous ce matin. J'ai juste envie d'être un homme, un citoyen, un être humain et vous dire "merci", merci pour ce livre nécessaire, parce qu'il fait comprendre, explique ce que veut dire culture du viol. J'étais très réticent contre ce mot, je n'aimais pas ces deux mots accolés. J'ai compris en lisant votre livre. Il décrit aussi de manière clinique le système qui permet à l'agresseur d'agresser. Le système qui enferme aussi, et je sais que vous n'aimez pas trop ce mot: les victimes. Pourquoi avez-vous écrit ce livre? Pour tout ça?

HD: Pour que vous compreniez tout ça, certainement. En fait, je me suis basée sur l'impunité. Les premiers témoignages qu'on a datent de 1981. Les derniers de 2016. Il y a donc une période de 35 ans pendant laquelle cet homme a agressé, violé, sans que jamais il ne soit arrêté. Je me suis demandé comment c'était possible dans une société où on déteste le viol on peut laisser quelqu'un faire ça pendant tant d'années. Une fois qu'on a parlé: l'impunité continue.

"Qui a la responsabilité de notre silence? A l'époque où il m'est arrivé ce qui m'est arrivé, il était tellement puissant que si je parlais, c'était ma mort sociale garantie. Faire porter la responsabilité du silence sur les victimes uniquement, c'est un chapeau un peu grand pour nous."

MR: Vous questionnez aussi le comportement des femmes. Pourquoi elles n'ont pas parlé, pourquoi c'est si difficile ensuite de parler. J'espère que celles et ceux qui vont lire ce livre ne se poseront plus jamais la question. Ne poserons plus jamais la question: "Pourquoi vous n'avez pas parlé? Pourquoi vous n'êtes pas partie? Pourquoi vous n'avez pas mordu?" Tout cela est décrit dans ce livre. Vous écrivez "si Marie-Laure avait pu déposer plainte, Caroline n'aurait pas été violée, je n'aurais pas été violée. Si les deux Nathalie avaient pu se parler, Marie-Laure n'aurait pas été violée, je n'aurais pas entendu parler d'Agathe, Aline, les deux Alexandra, les deux Amandine, Anouk, Armel, les deux Aude…" J'arrête là, car la liste va jusqu'à 90 femmes. Finalement, cette affaire a surgi et on ne vous connait pas, on ne vous a pas entendu, on ne vous a pas écouté.

HD: Certaines d'entre nous ont parlé tout de suite. Il y a même eu des articles dans la presse nationale titrés "un Satire à TF1". Ça n'a eu aucun effet. Le problème n'est pas tellement qu'on parle, c'est qu'on nous entende. Moi je n'ai pas parlé. La question, c'est qui a la responsabilité de notre silence. A l'époque où il m'est arrivé ce qui m'est arrivé, il était tellement puissant que si je parlais, c'était ma mort sociale garantie. Ma mort professionnelle. Tout le soupçon retombait sur moi. La question que je pose c'est: qui a la responsabilité du silence? Et de faire porter la responsabilité du silence sur les victimes uniquement, c'est un chapeau un peu grand pour nous.

MR: Vous venez de dire "il m'est arrivé ce qui m'est arrivé". Encore aujourd'hui, après avoir témoigné devant la police, les tribunes, les articles de presse, il vous est difficile de prononcer le mot "viol", Hélène Devynck?

HD: Je le prononce. Je peux le dire. Mais c'est un mot désagréable. C'est un mot qu'on n'a pas envie de se coller sur la tête, parce que c'est traumatisant, mais aussi parce que il y a une répulsion sociale vis à vis des femmes qui parlent, qui le disent. C'est ce que je décris dans le livre: c'est plein de mécaniques qui sont à la fois intimes, amicales, sociales, professionnelles qui font qu'on a plus intérêt à se taire qu'à parler.

MR: Je citais les prénoms tout à l'heure, vous écrivez les prénoms qui illustrent une société, de tous horizons. On est de droite, de gauche, fauchée ou pas. Il y a aussi une restauratrice et une enseignante. Les écrivaines et les anorexiques sont surreprésentées. Vous avez entre 20 et 60 ans et vous avez vécues toutes la même histoire. C'est assez saisissant à la lecture de votre livre. Vous dites même que les méthodes de PPDA pourraient se calquer l'une sur l'autre. Il y a toujours la même façon d'agresser? Le fameux coup du plateau?

HD: C'est ce qu'on appelle un mode opératoire, quelqu'un qui répète toujours la même chose, les mêmes rituels, les mêmes mots, les mêmes gestes. Le "coup du plateau" consistait à inviter une jeune femme sur le plateau du 20 heures, à l'impressionner un peu avec les projecteurs, la mise en scène du plateau. Une fois que la rédaction de TF1 avait déserté dans le bureau, la secrétaire fermait la porte et toutes celles qui ont témoigné ont été agressées ou violées.

MR: Alors qu'il y avait des secrétaires dans le bureau à côté. Vous-même, quand vous étiez assistantes, vous n'étiez pas si loin de tout cela et vous vous interrogez sur votre part de responsabilité.

HD: Je m'interroge aussi

MR: Sur ce milieu de la télévision auquel vous avez contribué, la misogynie de ce milieu, la folie du pouvoir également

HD: Le vedettariat et la puissance… C'est un livre sur le pouvoir et sur comment on a fait que le pouvoir de cet homme et sa sexualité sont devenues un peu une même chose et qu'on a présumé que toutes les femmes étaient consentantes. Il était présenté comme un parangon de séduction, l'incarnation du séducteur à la française… On se disait et même si on voyait les femmes défiler sur le plateau pendant 35 ans: 35 ans où plusieurs fois par semaines, des jeunes femmes seules au fond du plateau et qu'on amenait dans le bureau. Personne n'a rien dit.

"Je pense que c'est toujours possible. Le système que je décris est en place et va avec le pouvoir"

MR: Est-ce que ce serait encore possible aujourd'hui dans des rédactions de télévision ou dans d'autres entreprises?

HD: Je pense que c'est toujours possible. Le système que je décris est en place et va avec le pouvoir. C'est le même dans une famille, dans une colonie de vacances, dans un club sportif, dans une église, dans une entreprise…

MR: Avec le même enfermement des femmes c'est-à-dire l'impossibilité de parler. Vous dîtes: "Je reste convaincue d'avoir eu raison de me taire" parce que encore aujourd'hui, celles qui sont dans les rédactions de télévision qui ont "osé" prendre la parole ont reçue des menaces de sanctions pour avoir témoigné.

HD: Oui ! On se dit qu'on a bien fait de se taire à l'époque. Aujourd'hui, ce n'est pas si facile de parler. On est très nombreuses donc on ne peut plus nous dénigrer une par une. On se porte les unes, les autres. Et nos témoignages valident les autres témoignages. Mais ça reste compliqué.

"On est très nombreuses donc on ne peut plus nous dénigrer une par une. On se porte les unes, les autres. Et nos témoignages valident les autres témoignages. Nos témoignages sont des preuves vivantes."

MR: C'est pour cela que vous vous battez pour que les témoignages, y compris ceux qui relatent des faits prescrits, puissent contribuer à la justice, être entendus par la justice, considérés comme une sérialité de faits et donner moyen à la justice de savoir si oui ou non Patrick Poivre d'Arvor est un violeur en série.

HD: Nos témoignages sont des preuves vivantes. On ne peut pas être plusieurs dizaines de femmes et mentir de la même façon. C'est impossible ! Il faut croire au surnaturel si on croit à ça (qu'elles mentent). Nous sommes les preuves vivantes de ce qui s'est passé.

MR: Est-ce qu'il faut revenir sur la prescription ? (10 ans au moment des faits pour Hélène Devynck, 20 ans aujourd'hui) Est-ce qu'il faut allonger ce délai ?

HD: La prescription, ce sont des questions extrêmement techniques, pointues, juridiques. Je pense qu'il faudrait qu'on l'assouplisse mais c'est un détail dans cette histoire. On s'appuie sur la prescription pour dire "s'il n'y avait pas la prescription, on pourrait le juger." Mais on peut le juger, il y a de quoi dans le dossier.

"Elisabeth Badinter a été une féministe importante à une époque. Aujourd'hui, elle prend des arguments qui sont les arguments des agresseurs."

MR: C'est un détail qui enflamme les débats. On a entendu les mots d'Elisabeth Badinter qui compare les femmes qui veulent faire sauter cette prescription au crime contre l'humanité qui lui est imprescriptible. Qu'est-ce que vous lui répondez?

HD: Je ne peux rien lui dire. Elle dit qu'au bout de dix ans, ça suffit, il faut prendre ses responsabilités. Moi au bout de dix ans, je ne pouvais pas parler, j'étais toujours à TF1.

MR: Ce discours persiste notamment au gouvernement. Marlène Schiappa, se disait, cette semaine dans Estelle Midi sur RMC "écœurée de voir le lynchage à l’encontre d’Elisabeth Badinter sur les réseaux sociaux, qu’on m’a rapporté, à la suite de ses propos. C’est quand même une grande féministe, qui a fait avancer la réflexion sur l’instinct maternel, sur l’égalité entre les femmes et les hommes... On peut être en désaccord sur ce qu’elle dit, a ajouté Marlène Schiappa. Il y a des choses que dit Elisabeth Badinter avec lesquelles je ne suis pas d’accord. Ce n’est pas pour autant que je vais aller l’insulter sur les réseaux sociaux. Je pense qu’on perd un peu la nuance et la profondeur du débat." Ce soutien de Marlène Schiappa, première secrétaire d'État à l'égalité femmes/hommes d'Emmanuel Macron, grande cause du quinquennat… vous croyez à la sincérité de ce gouvernement?

HD: Marlène Schiappa a défendu Nicolas Hulot quand il était accusé de viol d'une façon peut-être un peu excessive…

MR: Elle est disqualifiée alors?

HD: Elisabeth Badinter a été une féministe importante à une époque. Aujourd'hui, elle prend des arguments qui sont les arguments des agresseurs. C'est compliqué de la suivre. Ce que je trouve indécent, c'est l'impunité. Dans le discours d'Elisabeth Badinter ou de Marlène Schiappa, je n'ai pas entendu parler des coupables.

"Emmanuel Macron dit qu'il faut libérer la parole des femmes mais qu'il ne faut quand même tomber dans une "société de l'inquisition". Quand il dit ça, il oublie qu'il nous parle à nous (les victimes), comme si on n'existait pas."

MR: Est-ce que vous comprenez Emmanuel Macron qui dit ne pas vouloir "une société de l'inquisition", du "tribunal médiatique" disait aussi Eric Dupont-Moretti.

HD: Il avait dit, au moment où on a témoigné dans Libération et les accusations contre Nicolas Hulot, qu'il fallait libérer la parole des femmes mais qu'on n'allait pas quand même tomber dans une "société de l'inquisition". On lui a répondu, on a fait une tribune. C'est très violent. Quand il dit ça, il oublie qu'il nous parle à nous, comme si on n'existait pas. Nous traiter d'inquisitrices, c’est-à-dire les personnages les plus honnis de l'histoire occidentale qui ont torturé, brûlé, supplicié des innocents. Je ne me reconnais pas là-dedans. J'ai raconté quelque chose qui me fait honte. Une petite misère. Une petite chose glauque. Je ne vois pas pourquoi je mériterais d'être traitée d'inquisition. Je pense que ce que je dis, ce qu'on dit, devrait faire avancer le droit plutôt que de le faire reculer dans des zones moyenâgeuses.

MR: Dans votre livre, vous interrogez aussi la sincérité du combat d'Emmanuel Macron (sur l'égalité homme/femmes) pour deux raisons. Son amitié avec Johnny Hallyday, les obsèques grandioses alors que Johnny a été lui aussi accusé de viol. Et la photo officielle de son premier quinquennat, avec la photo d'André Gide. Gide qui raconte avoir sodomisé un enfant jusqu'à épuisement dans son livre "Si le grain meurt". Vous écrivez: "Que faut-il comprendre, que les pédocriminels peuvent être tranquilles? Qu'ils resteront honorés et prestigieux? Que l'impunité des puissants est totale?" Patrick Poivre d'Arvor a prévenu qu'il allait attaquer votre livre. J'imagine que vous vous préparer à recevoir encore "de la boue", c'est un de vos termes dans votre livre. Est-ce que vous espérez qu'il lira votre livre ?

HD: Ça m'est égal

MR: Merci Hélène Devynck.

HD: Merci à vous.

Matthieu Rouault (avec Maxime Martinez)