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Pourquoi stigmatiser Sevran? Pour quelle nouvelle haine, quels nouveaux affrontements?

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Mercredi dernier, France 2 diffusait un reportage qui montrait que des femmes étaient parfois interdites de bars et de cafés à Rillieux-la-Pape (Rhône) mais aussi à Sevran. Stéphane Gatignon, maire (Parti écologiste) de la ville de Seine-Saint-Denis, explique à RMC.fr pourquoi il considère que sa ville est "stigmatisée".

Stéphane Gatignon est maire de Sevran

"Sevran, le 4 novembre. Création de la pièce d’Hamed Madani «Flamme(s)» salle des fêtes. Ministre et journalistes sont présents pour cette 1ère représentation après un travail de six mois avec des "flamme(s)" de la banlieue, sevranaises entre autres. Sevran est la ville où il fallait être ce soir-là.

France 2, mercredi 7 décembre au 20h. Un reportage intitulé lieux publics: quand les femmes sont indésirables", montre deux activistes qui filment en caméra cachée l’intérieur d’un bar, PMU, enfumé. Nos concitoyennes y seraient persona non grata. Sevran serait devenue la ville où les femmes sont interdites de café par les islamistes radicaux!!! Un bar PMU qui vend de l’alcool où celles et ceux qui jouent aux jeux de hasard de la FDJ ou qui jouent aux courses se croisent!!!

RTL. Jeudi 08 décembre. Un nouveau reportage audio donne la parole à une retraitée, une habituée du café-PMU. Une habituée de confession juive comme elle le dit elle-même comme d’autres sont musulmans ou catholiques ou non-croyants et qui vient régulièrement faire son jeu. Alors? Visages contrastés d’un établissement populaire où les gens boivent, jouent, parlent de leurs paris.

Visages contrastés. Cosmopolitisme d’une commune où se côtoient 73 nationalités, où des spectacles comme Flamme(s) sont joués, où des centaines de pièces de théâtre d’appartement sont organisées, où des débats sont impulsés via des cafés philo, une université participative inter-âges, les conseils de quartiers...

"A quoi sert de déverser de la boue sur telle ou telle collectivité?"

En tant que 1er magistrat de Sevran, j’invite tout le monde à la modération, au respect et à l’honnêteté. Ne parlons pas sans savoir. Les images blessent. Elles marquent une vraie rupture entre une réalité française et des acteurs médiatiques et politiques déconnectés assujettis à une logique de "story telling" et de "punch line". Au moment où il est si difficile pour notre pays de se tenir rassemblé à quoi sert de déverser de la boue sur telle ou telle collectivité? Ne voit-on pas que cette manière de faire pousse aux extrêmes? Sevran, n’est pas une réserve de franciliens coupée du pays et du monde...

Aux observateurs je dis: venez à Sevran, venez vous y promener y discuter avec tout le monde, hommes et femmes. Parlez avec les Sevranaises et les Sevranais. Aux candidats républicains à la Présidentielle de 2017, je dis: venez débattre, partager les contrastes de la société française. Venez écouter et vous faire entendre. Ici, à Sevran c’est toujours la République, la démocratie. Pas un bantoustan.

Sevran, une ville française où il y a des enjeux de mixité, d’égalité femmes-hommes, un combat pour la laïcité. Quelle ville peut dire qu’elle n’a pas à se mobiliser autour de ces enjeux? Sevran, une ville française où il y a des problèmes de vivre ensemble. Quelle ville peut dire qu’elle n’en vit pas?

Sevran, une ville française confrontée au problème de logement, de sécurité, de délinquance, de trafic de drogue etc.... Quel maire peut dire qu’il ne prend pas tous les jours à bras le corps ces questions? Tous les jours je suis à la tâche avec notre équipe. Ce reportage, c’est comme si on nous tirait dans le dos.

"A quelle force obscurantiste prépare cette logique de bouc émissaire?"

Sevran un territoire perdu de la république? Une fabrique de djihadistes? Nous combattons au quotidien, pas seulement le temps d’un reportage aux côtés des services de l’Etat comme beaucoup d’autres communes contre l’infiltration Daech. Des agents communaux sont formés à ce combat. Les chiffres communiqués en mai 2016 par le Préfet dénombrent 25 radicalisés sevranais fichés. De quoi parle-t-on? De quel fantasme? Le quotidien est déjà assez dur. Nul besoin d’en ajouter.

Les problèmes de sexismes, de droits des femmes sont à prendre à bras le corps et pas seulement le temps d’une commémoration ou d’une émission télé. Tout le monde le sait bien. La mixité femme-homme, l’égalité des droits sont des enjeux universels qui transcendent la géographie, les clivages politiques, les classes sociales et les religions. A Sevran comme ailleurs.

Avons-nous besoin d’inventer des boucs émissaires pour nous masquer sexisme, homophobies, discriminations, antisémitisme, ethno-différencialisme qui traversent toute la société? A quelle force obscurantiste prépare cette logique de bouc émissaire?

Avons-nous besoin à ce point de nous cacher les bouleversements culturels et sociaux que vit notre pays pour focaliser à ce point sur une seule commune? Il n’y aurait qu’à Sevran qu’il y aurait des problèmes de cette nature? Sevran n’est pas un zoo où l’on vient chasser les images de grands fauves sociaux ou religieux, une réserve de trafiquant, de barbares machistes, assoiffés de sang.

"Sevran est stigmatisée. C’est une honte"

Sevran est une partie de la France et comme toutes les villes de banlieue populaire elle vit une crise de mutation profonde faite d’inquiétudes et de tensions. Qui ne comprend pas que le lien social, à la fois fragilisé par le chômage de masse et par les attentats djihadistes, réclame de l’attention, de l’empathie, du sens de la mesure, du respect?

Est-ce que l’on peut penser au moment de lancer un tel reportage sur une chaîne de service public, qu’il y a une immense majorité de personnes, hommes femmes, jeunes et enfants qui travaillent, cherchent du travail, étudient, éduquent, vivent tout simplement? Des personnes qui sont attachées à leur commune et à son nom. Peut-on penser la réalité d’une population? Une réalité tellement différente de ce que prétend montrer le reportage de France 2. La réalité d’une commune, au fond, tellement commune! Tellement proche de toutes ces villes françaises qui vivent la crise de confiance et de civilisation que nous traversons. Il faut essayer de se comprendre de partager les expériences, les réalités. Tout n’est pas noir ou blanc. Mais Sevran est stigmatisée. C’est une honte.

Ce reportage pose un problème de sens des responsabilités en stigmatisant, toute une ville, toute une population. Sans savoir. Sans égards. Sans respect. Où va-t-on avec ça? Vers quelle haine? Vers quels affrontements?"

Stéphane Gatignon, maire de Sevran