RMC

Réforme de la Légion d'honneur: "Il y aura toujours des faux pas dans l'attribution de cette décoration"

-

- - -

De Giscard à Hollande, chaque président y est allé de sa réformette de la Légion d'honneur. Au tour désormais d'Emmanuel Macron de demander le lifting de la plus haute distinction française en Conseil des ministres. Le chef de l'Etat entend davantage "conditionner son accès" et réduire le nombre d'heureux élus. Sollicité par RMC.fr, Bertrand Gallimard Flavigny, auteur d'un ouvrage sur la Légion d'honneur, et lui-même décoré, défend cet te décoration souvent critiquée.

Bertrand Gallimard Flavigny est journaliste et auteur de La Légion d'honneur: un Ordre au service de la Nation (éd. Gallimard).

"Le président Macron, homme politique et grand-maître, veut porter sa marque comme tout le monde et réformer la Légion d'honneur. Depuis qu'est établi le code de la Légion d'honneur en 1962, sous l'autorité du général de Gaulle, chaque président a apporté sa pièce. Giscard, plus de femmes. Chirac, plus d'ouvrier. Sarko, la parité. Hollande, une petite inflation… Et Macron qui veut restreindre, et que ce plus qualitatif. Or, dans le fond, cette décoration fonctionne.

Le président a parlé de promotion automatique, liée à la sa fonction (ambassadeur, ministre). Mais si le président de la Cour de cassation n'a pas la légion d'honneur, c'est quand même douteux. Si c'est un général de l'armée qui ne l'a pas, c'est encore pire… Ce sont les grands commis de l'Etat. Faut-il le restreindre? Pourquoi pas. Mais on n'est pas très nombreux: 93.000 pour 68 millions de Français. L'élite de la France, ce n'est pas 100 personnes.

"Le reflet de la société française"

La Légion d'honneur a de la valeur pour les Français. La preuve: regardez ceux qui sont jaloux, ceux qui en parlent, ceux qui critiquent les promotions... Contrairement à ce qu'on pense, elle n'est pas du tout dévalorisée. Mais pour beaucoup de Français, ce sont des people qui se la voient décernée, parce que les manchettes de journaux mettent toujours en avant les chanteurs et les sportifs. Mais dans le lot il y a aussi des gens qui ont rendu des services à la Nation.

La Légion d'honneur est le reflet de la société française. Depuis toujours, depuis sa création par Bonaparte. Il l'a créée pour récompenser le mérite chez les militaires. Cela continue en suivant l'évolution de la société. Au début il n'y avait pas beaucoup de femmes, maintenant il y en a. Avant il n'y avait pas beaucoup d'industriels, maintenant il y en a. Il y a des nouveaux métiers, des nouveaux corps.

"Il y aura toujours des faux pas"

Très peu la refusent. L'économiste Thomas Piketty par exemple n'a pas refusé la Légion d'honneur, il a refusé d'être nommé à la légion d'honneur. Il a fait part d'un certain mépris vis-à-vis du président de la République qui le nomme, et surtout des 500 et quelques autres civils qui l'ont reçue. Il y a des manières discrètes et polies de la faire. Il y a des médecins, des infirmiers qui la refusent en ne disant rien, avec décence.

Il y aura toujours des faux-pas dans l'attribution de cette décoration, mais si on prend le pourcentage de faux-pas éventuels, ils sont de moins de 1%. Il est bien évident que quand on nomme un homme pour ses mérites, quelqu'un de très bien peut devenir un affreux personnage, et dans ce cas il est radié quand il est condamné (la radiation de Harvey Weinstein, accusé de multiples viols, est actuellement à l'étude). Il y a toujours des erreurs, c'est humain.

Je suis fier d'avoir la Légion d'honneur. Je m'efforce de me tenir correctement et de servir la Nation avec mes propres moyens. Je trouve que c'est une institution absolument remarquable. La Légion d'honneur est un ordre universel ouvert à tous. 500 par an, c'est bien.

"Ne pas rendre la déclaration en retour, c'est quasiment un casus belli"

S'agissant du prince saoudien qui a reçu la Légion d'honneur, il faut voir que les décorations diplomatiques, c'est de la réciprocité entre les états. Parce que nous faisons des affaires, et parce que ça marque les accords entre les états, qu'ils soient financiers ou commerciaux. Eux ont une distinction. En échange, le récipiendaire donne aussi sa distinction. Evidemment, ça choque beaucoup, quand d'aucuns jugent que c'est un affreux personnage. Mais il y a le mérite et la diplomatie. Quand Bonaparte a créé le Grand aigle, c'était pour pouvoir échanger ces décorations avec un accord de réciprocité. Ne pas rendre la déclaration en retour, c'est quasiment un casus belli.

Il faut savoir que ce sont les ministères qui constituent les dossiers d'attribution et en écartent certains. Le Conseil de la Légion d'honneur évacue ensuite 15% dossiers. C'est un véritable juge d'instruction qui règle les choses. Cela ne se fait pas comme ça."

Propos recueillis par Paul Conge