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1, 10 ou 30km? Dans les coulisses de l'énorme "couac" des attestations de déplacements du gouvernement

EXPLIQUEZ-NOUS - L’affaire des “attestations de sortie” va rester dans les annales de la bureaucratie française. Avec deux pages et 15 motifs de sorties possibles, le formulaire a été publié samedi matin et aussitôt annulé. Et tout le monde se rejette maintenant la responsabilité de ce ratage.

L’Elysée a fait savoir que le Président a découvert l’attestation samedi dans la matinée et qu’il était très en colère. Matignon précise que Jean Castex n’a pas vu le formulaire avant sa publication. Pareil au ministère de l'Intérieur. Gérald Darmanin fait savoir qu’il n’y est pour rien et que d'ailleurs, il était contre l’attestation obligatoire pour les déplacements de 10 kilomètres. Bref, personne ne se presse pour revendiquer la responsabilité de ce monument de "pur techno imbitable".

De fait, cette attestation était un modèle de bureaucratie. Un chef d'œuvre même. Avec trois périmètres autorisés. Un kilomètre pour promener son chien, 10 kilomètres pour promener ses enfants, 30 kilomètres pour faire des courses. Avec cette précision: "30 km autour du lieu de résidence sauf pour les items signalés par un astérisque sur la présente attestation ainsi que pour les déplacements autorisés par l’article 56-5 du décret du 29 octobre 2020 modifié".

Est-ce que l’on sait finalement qui sont les auteurs de ce texte?

Ce sont les fonctionnaires, membres de la cellule interministérielle de crise qui dépendent de Matignon. Ils ont pris les attestations existantes, datant du printemps et de l’automne dernier et ils ont ajouté les nouvelles exceptions. À leur décharge, il faut rappeler que les décisions d'Emmanuel Macron ont été annoncées par Jean Castex jeudi à 19 heures pour une application vendredi à minuit. 

Ces fonctionnaires n’ont donc eu que quelques heures pour traduire administrativement les annonces du Premier ministre. C’est un peu facile de leur faire porter seul la responsabilité du cafouillage... D’autant que les annonces de jeudi étaient parfois confuses.

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Par exemple, sur la question de savoir si, dans les zones soumises à des mesures renforcées, on a le droit d’aller déjeuner chez des amis ou de recevoir du monde chez soi. "Non", avait dit le Premier ministre jeudi, c’est proscrit. Et proscrit, ça veut dire formellement interdit. Ca veut même dire, interdit par une mesure légale.

On peut acheter un vélo, mais pas un ballon de foot

On avait donc compris qu'on avait le droit de se promener, mais pas d’aller chez des amis, le Premier ministre avait même cité l’exemple du barbecue qui était interdit ou proscrit. Finalement, le porte-parole du gouvernement a précisé dimanche que c’était, non pas interdit, mais fortement déconseillé. Ce qui n’est pas la même chose. Et pour que ce soit parfaitement clair, un communiqué du ministère de l'Intérieur a précisé que c’était une recommandation, de ne pas se recevoir les uns chez les autres, pas une interdiction.

L’attestation pour sortir de chez a donc finalement été simplifiée ce week-end, mais il reste des règles qui sont difficiles à comprendre. Voir qui sont complètement absurdes. Par exemple sur la liste des magasins qui ont le droit d’ouvrir. On peut aller chez le coiffeur, pas dans un salon de beauté. On peut acheter des livres et des DVD, mais pas des jeux vidéo. On peut acheter des disques, mais pas des instruments de musique. Des ordinateurs oui, des chaussures non. Du chocolat oui, des bijoux non. On peut acheter un vélo, mais pas un ballon de foot.

Le ministre des PME a indiqué dimanche que le gouvernement serait amené à corriger "ce qui est trop absurde".

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La leçon de tout cela, c’est que la France reste une grande bureaucratie. Ce n’est pas nouveau. C’est la puissance des “rond-de-cuir” décrite par Courteline il y a 120 ans. C’est "le mal français" diagnostiqué par Alain Peyrefitte sous Giscard. Le magazine Challenges a recensé quelques chiffres pour illustrer cette bureaucratie. Nous avons 400.000 normes, 80 codes épais comme des bottins, 1700 décrets par an. 

À l'hôpital 34% des personnels ne sont pas des soignants, beaucoup plus que chez nos voisins. En France, il faut dix ans pour construire un stade, contre cinq ans en moyenne en Europe. Et en France nous avons l’exclusivité mondiale de l’attestation de sortie en cas d’épidémie. 

Nicolas Poincaré