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TOUT COMPRENDRE - Deux enfants morts, des intoxications graves: l'affaire des pizzas Buitoni

Après la multiplication des intoxications liées à la bactérie E.coli, et la mort de deux enfants, les autorités sanitaires ont confirmé ce mercredi un lien entre les cas de SHU, une infection grave, et les pizzas de la gamme Fraich'Up de Buitoni.

Stéphanie s'en veut énormement. Son regret? Avoir simplement fait chauffer une pizza surgelée à son fils Mathis, 6 ans, il y a deux semaines. Mathis est hospitalisé à Bordeaux depuis maintenant 15 jours: "Il est toujours sous dialyse", raconte Stéphanie ce jeudi matin sur RMC. "Il est sondé. C’est un petit garçon de 6 ans plein d’énergie qui, du jour au lendemain, se retrouve inerte sur un lit."

Un exemple parmi d'autres, après une recrudescence d'intoxications alimentaires durant ce mois de mars. Confrontées à la multiplication de ces cas, qui ont provoqué la mort de deux enfants, les autorités sanitaires ont demandé le 17 mars au géant agroalimentaire Nestlé de retirer du marché toutes les pizzas de la gamme Fraîch'Up de Buitoni.

"Au 17 mars, 27 cas de SHU (Syndrome hémolytique et urémique, une infection grave) liés à des bactéries E.coli présentant des caractéristiques similaires ont été identifiés, et 31 cas supplémentaires sont en cours d'investigation", écrit la répression des fraudes dans son communiqué de presse.

"Ce qui est sûr, c'est que d'habitude, on a une centaine de cas par an. Là, il y en a trop par rapport à la normale", indique alors un responsable de la répression des fraudes sur RMC. Nestlé affirme à ce moment-là dans un communiqué qu'"il n'existe aucun lien avéré entre ses produits et les intoxications" et que le rappel est "au nom du principe de précaution".

• Les pizzas de la gamme Fraich'Up de Buitoni sont-elles en cause?

Après ce rappel massif, les témoignages de familles de victimes ont continué d'affluer et les autorités ont fini mercredi 30 mars par assurer définitivement qu'il y avait un lien entre ces pizzas surgelées de la gamme Fraîch’Up de la marque Buitoni et les graves intoxications recensées dans 12 régions de France métropolitaine.

"Au 28 mars 2022, 75 cas sont en cours d'investigation, dont 41 cas de SHU présentant des caractéristiques similaires, ont été identifiés, soit 14 cas de plus par rapport au dernier point de situation du 17 mars. 34 cas supplémentaires sont en cours d’investigation", indique un communiqué commun de la Direction générale de la santé, Santé publique France et la répression des fraudes (DGCCRF).

Santé publique France a invité "chaque foyer" à s'assurer que son congélateur ne contenait pas de pizzas de cette gamme, et à jeter toute pizza ayant été séparée de son carton.

• Qu'est-ce que le SHU?

Le syndrome hémolytique et urémique (SHU), une maladie le plus souvent d'origine alimentaire, est potentiellement grave aux âges extrêmes de la vie, chez les enfants en bas âge et les personnes âgées.

"Si on voit que l'enfant n'urine plus, qu'il est très pâle, il ne faut pas attendre et le transférer aux urgences. Une défaillance multiviscérale peut amener à une insuffisance rénale aigüe, c'est-à-dire à une nécessité de dialyse pour les enfants, et parfois à une issue dramatique", explique Jérôme Marty, le président de l'UFMLS, syndicat représentatif de médecins libéraux.

Après une soirée pizza en février dans la famille de Chloé, son fils de 12 ans est tombé gravement malade et témoigne de la violence de la réaction à cette intoxication: "Quand on est arrivés à l'hôpital à Lille, la pédiatre nous a carrément dit que son pronostic vital était engagé. Si dans les 48 heures, ça touche le foie, le cerveau et le coeur, c'est fini", raconte-t-elle à RMC.

• Quelles actions en justice?

Plusieurs parents ont déjà déposé plainte individuellement. Et de nombreuses familles ont partagé leur expérience sur un groupe Facebook recensant les différents cas. RMC a dévoilé lundi 28 mars qu'une procédure collective était envisagée par ces familles pour faire toute la lumière sur cette affaire et obtenir réparation. Un avocat a été contacté en ce sens.

Maître Pierre Debuisson, avocat pénaliste, a été contacté par six familles de victimes et réclame sur RMC ce jeudi 31 mars l'ouverture d'une information judiciaire. "L’objectif, c’est qu’un ou plusieurs magistrats instructeurs puissent regrouper l’intégralité des affaires pour mener toutes les investigations utiles, pour vérifier s’il y a eu un respect ou non de la réglementation en matière d’hygiène et de sécurité", détaille-t-il dans Estelle Midi.

De leur côté, les services de la DGCCRF poursuivent leur enquête. Et c'est maintenant aux différents parquets de décider d'engager ou non des poursuites pénales.

• Quels risques pour Buitoni?

Pour ce qui concerne la mise sur le marché d'un produit non-conforme susceptible d'être dangereux pour la santé de l'homme, l'entreprise est susceptible d'être pénalement sanctionnée, au titre de la tromperie aggravée, de 7 ans d'emprisonnement et de 750.000 euros d'amende. Pour une personne morale, cette amende peut aller, de manière proportionnée aux avantages tirés du délit, jusqu'à 10 % du chiffre d'affaires moyen annuel, comme indiqué dans le rapport du Conseil national de la consommation du 13 juillet 2018.

Dans les cas les plus graves, elle peut également être sanctionnée au titre de la mise en danger de la vie d'autrui, de l'atteinte involontaire à l'intégrité de la personne ou encore de l'homicide involontaire.

• Quelles conditions de fabrication dans l'usine?

Ce jeudi 31 mars, RMC a dévoilé des images choc des conditions sanitaires plus que douteuses de l'usine de Caudry (Nord) où sont fabriquées les pizzas incriminées. Un ex-employé a témoigné d'une hygiène catastrophique durant ses 18 mois au sein de l'usine, et se dit ainsi peu surpris qu'un tel accident alimentaire ait pu se produire.

"Quand on voit des champignons au mur, on sait que ça ne va pas. Il y avait des bouts de nourriture qui restaient à certains endroits pendant plusieurs jours, plusieurs semaines. Dans des bacs de rattrapage de sauce, on pouvait retrouver des mégots de cigarettes. La plupart des gens ne se lavaient pas les mains, même en revenant des toilettes. Il y avait une contamination croisée qui était claire, ça m'étonne même qu'il n'y ait pas eu d'accident avant", concède-t-il.

"On pense que c'est aseptisé, que tout est réglementé. C'est censé être parfait mais ce n'est pas la réalité, on nous cache beaucoup de choses. Je pensais que ça allait être réglé mais il n'y a eu aucun changement", assure cet ex-salarié.

L'avocat de six familles de victimes, Pierre Debuisson, estime sur RMC qu'il faut qu’un magistrat d’instruction soit désigné pour vérifier les déclarations faites par cet employé. "Si c’est vrai, plusieurs personnes savaient et n’ont rien fait. Ces dirigeants ont la mort d’enfants sur la conscience. C’est extrêmement grave. Ils devront en répondre devant la justice", conclut-il.

• Quelle réponse de Nestlé?

Nestlé a mené 75 prélèvements sur la ligne de fabrication concernée et dans toute l'usine de Caudry, "tous négatifs", a indiqué à l'AFP Pierre-Alexandre Teulié, directeur général de la communication de Nestlé France. "La priorité, c'est de trouver la cause de la contamination", a-t-il ajouté. Quant aux photos diffusées par RMC, il reconnait qu'elles semblent avoir été prises dans l'usine de Caudry mais "ce qu'elles montrent ne représente pas l'état normal, habituel ou acceptable de l'usine".

"Si cela correspond à une réalité", il ne pourrait s'agir que de situations ponctuelles, "après une panne" ou "lors du processus de nettoyage", a-t-il précisé, soulignant que des contrôles inopinés menés en septembre 2020 et mars 2021 n'avaient relevé aucun écart avec la réglementation.

Les producteurs ont l'obligation de procéder eux-mêmes à des autocontrôles pour vérifier la qualité sanitaire de leur production avant sa mise sur le marché. Les autorités sanitaires poursuivent leurs propres investigations. Depuis le 18 mars, Nestlé a fermé les deux lignes de production de son usine de Caudry.

J.A. avec Marie Dupin, Joana Chabas et Anne-Lyvia Tollinchi