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Faut-il geler le smic? "Il exclut mécaniquement des gens de l'emploi"

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Le groupe d'expert sur le salaire minimum préconise, dans un rapport transmis lundi soir au gouvernement, de geler les revalorisations du smic. Selon ces experts, la hausse "automatique" du salaire minimum a un impact négatif sur l'emploi. Faut-il geler le smic? A-t-il un impact sur l'emploi. RMC.fr a posé la question à deux économistes, Augustin Landier et Philippe Askenazy.
  • Augustin Landier, professeur à HEC. Auteur de 10 idées qui coulent la France (éd. Flammarion).

"Ce smic, pensé pour être homogène sur tout le territoire, est absurde. Si vous êtes serveur à Paris, les contraintes sont différentes pour votre employeur que si vous étiez serveur dans un village de Lozère, où le coût de la vie est beaucoup plus faible. Et où le smic va être une contrainte beaucoup plus dure à surmonter pour votre employeur.

La productivité des individus varie selon les endroits du territoire, et les coûts aussi, donc le smic doit pouvoir s'adapter aux conditions locales. Dans les régions où le problème du chômage non qualifié est particulièrement aigüe, le niveau du smic est inadapté.

Il faut faire le distinguo entre ce que l'on considère comme le revenu minimum dont les salariés ont besoin, selon l'endroit où ils habitent, le nombre d'enfants qu'ils ont à charge… De l'autre côté, l'employeur, lui, compare la productivité d'un individu avec le salaire qu'il va devoir payer. Quand ce salaire minimum est trop important, il exclut mécaniquement une partie de la population du marché de l'emploi.

"Le smic exclut mécaniquement des gens de l'emploi"

Il faut, petit à petit, donner une dimension régionale au salaire minimum. On pourra corriger avec la prime pour l'emploi les situations, notamment de familles, où les revenus de ces smic actualisés sont trop faibles pour subvenir aux besoins. Il faut avoir là des mesures redistributives, comme l'est la prime pour l'emploi. On pourrait imaginer de la redistribuer tous les mois et pas une seule fois dans l'année comme c'est le cas aujourd'hui. De toute façon, le marché du travail s'est déjà adapté pour contourner le smic, en créant d'autres formes d'emplois, comme l'auto-entrepreneuriat, les stages ou l'intérim."

  • Philippe Askenazy, économiste, directeur de recherche au CNRS. Auteur de Tous rentiers! Pour une autre répartition des richesses (éd. Odile Jacob).

"Lorsqu'on regarde les expériences récentes dans d'autres pays sur le salaire minimum, on s'aperçoit qu'il y a des phénomènes nouveaux à l'œuvre. En Allemagne récemment, au moment de la mise en œuvre du salaire minimum, les évaluations faisaient état d'une disparition d'un million d'emplois. Mais les évaluations après coup évoquent maintenant la disparition de seulement quelques dizaines de milliers d'emplois.

En Grande-Bretagne, le gouvernement a décidé une augmentation de 4,5% du salaire minimum – bien au-delà de l'inflation – parce que là non plus ils n'ont pas constaté d'effet sur l'emploi. Et dans l'Ontario – plus grande province canadienne – le gouvernement a fait passer il y a quelques jours le salaire minimum à 15 dollars de l'heure. Et il assure qu'il n'y aura pas de destructions d'emplois.

"Le salaire minimum a plutôt le vent en poupe à l'étranger"

Le débat français sur le smic est dans le formol et repose sur des vieux diagnostics. La France se retrouve isolée dans un univers où le salaire minimum a plutôt le vent en poupe, notamment dans des gouvernements de droite qui l'augmentent. En France, on a peur d'aller franchement dans un sens ou dans l'autre. Tout ça paralyse le débat français. Alors que si on veut trancher ce débat, il faudrait avoir une décision ferme. Avec soit une hausse significative, soit une baisse significative. Mais aucun gouvernement n'osera le faire et ce rapport ne donnera rien en matière de décision politique.

En quelques décennies, nos économies ont profondément changé, avec plus de services, et une main d'œuvre plus diplômés. Et s'il y a bien une chose que l'on constate, c'est que les premiers gagnants des salaires minimums en matière de revenus, ce sont les femmes. Le salaire minimum a été plutôt un outil d'amélioration de l'égalité hommes-femmes au travail. Ça, c'est un facteur qui peut être favorable à la compétitivité d'une économie et in fine, à la création d'emplois. Et dans une période où la grande cause nationale c'est l'égalité hommes-femmes, ce serait baroque de remettre en cause le salaire minimum."

Propos recueillis par Philippe Gril