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Guerre en Ukraine: "Les sanctions contre la Russie ont un effet" selon Alain Bauer

Dans "Apolline Matin" ce vendredi sur RMC et RMC Story, le criminologue Alain Bauer, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, a fait l’état des lieux de la guerre en Ukraine, des massacres dont les Russes sont accusés à l’avenir des relations internationales, en passant par l’effet des sanctions.

Vers une guerre "longue"

"On est en train de redécouvrir le temps de la guerre, qui n’est pas celui du tweet et du téléphone. Tout est censé aller de plus en plus vite, sauf la guerre. La guerre, c’est un mouvement lent, construit, avec des aléas. Toutes les guerres durent longtemps. La guerre en Ukraine a démarré en 2014. Dans le Donbass, c’est une guerre permanente. Nous réapprenons le temps de la guerre, qui n’est pas le temps de la téléréalité."

Les massacres de Boutcha et Borodyanka, une "barbarie rationnelle"

"Partout où les Russes se sont implantés, où ils n’étaient plus dans le mouvement et où ils ont subi de très lourdes pertes, on voit de nombreux cadavres de civils ukrainiens, mais on voit aussi de nombreux cadavres de soldats russes, qu’ils n’ont même pas ramassés ou ramenés à la maison. Il s’agit d’une armée en déroute, qui se comporte comme telle, sans encadrement. Ce sont des gens battus, affamés, violentés dans leur propre armée et qui reproduisent contre des civils la violence qu’ils subissent. On aura un certain nombre de mini ou de grands Oradour (Oradour-sur-Glane, village martyr en Haute-Vienne où les nazis ont massacré 643 personnes en 1944). C’est une force d’occupation qui utilise des méthodes barbares, les mêmes qu’ils subissent à l’intérieur de leur propre système militaire. Ils sont dans leur logique, dans leur barbarie rationnelle."

"Ils ont commencé par occuper, piller, prendre le contrôle. Quand ils ont été bloqués, ils se sont trouvés dans une situation de déperdition, stratégique et d’organisation. Il y a très peu d’encadrement. C’est pour ça que de très nombreux officiers supérieurs russes se font tuer. Il n’y a pas d’encadrement intermédiaire. Donc ils ont commencé à se venger et ils ont détruit en partant."

"Dans les zones du Donbass occupées, les Russes ont créé une haine anti-russe chez ceux qu’ils sont venus libérer. Les Russes pensaient qu’ils allient être accueillis comme des libérateurs, mais la plupart ne veulent pas des Russes et résistent."

La Russie de retour 30 ans en arrière

"Peskov, le porte-parole du Kremlin, a dit qu’ils avaient des pertes extrêmement lourdes. C’est une décimation de l’armée russe. Ils ont perdu plus de monde en un mois qu’en dix ans de guerre d’Afghanistan. C’est leur Afghanistan numéro 2 et c’est en train de devenir leur Vietnam aussi. Le Premier ministre est venu devant la Douma, le parlement russe, pour dire qu’ils étaient en train de revenir 30 ans en arrière. Joe Biden avait dit 15 ans. Les Russes sont en train de préparer leur opinion publique à un désastre économique, financier et militaire. C’est un changement très important. Donc les sanctions ont un effet. Pas sur la guerre, mais sur l’effondrement de tout ce qui est autour de la guerre, l’économie de la guerre, l’administration de la guerre, de l’armée…"

Une victoire russe indispensable pour fêter le 9 mai

"Les Russes ne peuvent rien faire avant le 9 mai. C’est la fête de la victoire, de la grande guerre patriotique, sur les nazis. C’est tout l’enjeu du narratif. Le 9 mai, il faut qu’ils aient une victoire, n’importe laquelle. Cette victoire s’appelle Marioupol. C’est la victoire stratégique, là où ils ont été bloqués en 2014, l’élément essentiel du jeu, la connexion entre la Crimée et le Donbass. C’est le vrai objectif de guerre. Le reste, c’est une espèce de coup de folie, de pulsion irrésistible, sur la neutralisation de l’Ukraine. Ils ont gagné sur la neutralité, sur pas d’adhésion à l’Otan. Ils veulent une victoire stratégique, essentielle, et peut-être une victoire symbolique, Kharkiv, parce que c’est une ancienne capitale impériale."

Un monde à réparer

"Il y aura 10 à 20 ans pour savoir comment on va reprendre contact et ré-arrimer la Russie au reste du monde. Il y a désormais deux univers. L’univers occidental, clairement identifié, et un autre qui est en train de se construire. On l’a vu hier au vote sur le Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU. Il n’y a pas eu seulement cinq votes contre, mais plus de 40. Chacun est en train de se cristalliser, notamment l’Inde qui est en train de basculer dans un espace alternatif, Chine-Russie-Inde, qui est assez inédit vu les relations que les Indiens ont avec les Chinois. Il y a beaucoup de choses qui sont en train de se passer sous notre nez, mais que, comme d’habitude, nous ne regardons pas suffisamment."

LP