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Mort de Frédéric Leclerc-Imhoff en Ukraine: le témoignage de Maxime Brandstaetter et Oksana Leuta

Une semaine après la mort du journaliste Frédéric Leclerc-Imhoff en Ukraine, alors qu’il couvrait la guerre pour BFMTV, ses compagnons Maxime Brandstaetter et Oksana Leuta ont livré leur témoignage dans "Apolline Matin" ce lundi sur RMC et RMC Story.

Journaliste reporter d’images pour BFMTV, Frédéric Leclerc-Imhoff est mort lundi dernier dans l’est de l’Ukraine. Il a été touché par un éclat d’obus, alors qu’il se trouvait à l’avant d’un camion. Maxime Brandstaetter, journaliste de BFMTV et RMC, et Oksana Leuta, fixeuse-traductrice, étaient avec lui. Ils ont témoigné dans "Apolline Matin" ce lundi sur RMC et RMC Story. "On a besoin de raconter cette histoire. On se rend compte que ça fait du bien à tous ceux qui étaient proches de Frédéric et à tous ceux qui se sont sentis touchés", a expliqué Maxime Brandstaetter.

Le contexte du drame: "On suivait un convoi humanitaire"

Maxime Brandstaetter: "On suivait un convoi humanitaire, qui apportait des vivres à Lyssytchansk, la ville juste avant Severodonetsk, que les Russes essayent d’encercler. Ils bombardent les routes pour essayer de la couper de vivres. Ce camion blindé apporte des vivres là-bas et s’il trouve encore des personnes qui veulent encore quitter la ville, il les ramène, pour les sortir de cet étau qui se referme sur eux."

Oksana Leuta: "Trois policiers sont devant. Au début, nous sommes tous les trois, Frédéric, Maxime et moi, dans la remorque. Frédéric passe devant pour pouvoir filmer la route et faire l’interview. Une fois l’interview terminée, avec Maxime nous revenons derrière."

L’explosion: "Un bruit assourdissant"

Maxime Brandstaetter: "On est resté un moment dans l’entrebâillement de la porte. Mais les policiers nous demandent, parce que la route est mauvaise, d’aller nous assoir derrière. On sait qu’il y a une première explosion par très loin, mais pas sur le camion. Oksana va voir Frédéric, qui lui fait le signe ok et lui dit que tout va bien à travers le hublot de la porte. On retourne s’assoir derrière et on entend un immense bruit. J’ai presque l’impression qu’il y a une explosion dans le camion. C’est un bruit assourdissant. Il y a de la fumée, des objets métalliques qui rebondissent partout. On est collé contre la paroi, Oksana et moi. On n’a pas bougé, on est choqué. On se regarde et là je m’aperçois, je le montre du doigt, qu’il y a un trou de la taille d’un ballon dans le blindage, 10-20 cm entre nos têtes. Elle me prend par le gilet, on s’allonge dans la cabine, on reste là. On sent que le camion accélère. Je regarde vite fait par le hublot, je vois que le pare-brise est étoilé. A ce moment-là, je n’imagine pas du tout qu’il a pu arriver quelque chose à Fred. Je me demande juste si le conducteur va bien, assez pour nous sortir de là."

La peur: "Je ne vois pas Fred"

Oksana Leuta: "Je pensais qu’il y avait un seul éclat d’obus dans la remorque. J’avais peur que ça continue. Je n’avais aucune idée de ce qu’il s’était passé avant que le camion s’arrête."

Maxime Brandstaetter: "La porte du camion s’ouvre. Il y a un policier qui parle en ukrainien. Il nous demande de sortir du camion. On est dans une rue de Lyssytchansk, je ne sais pas trop où on est. Je vois que le conducteur a énormément de sang qui coule sur le visage. On apprendra plus tard qu’un éclat d’obus a transpercé son casque et lui a ouvert le crâne. Je vois tous les policiers descendre et je ne vois pas Fred. Je demande où il est, je fais comme un pas vers la cabine. Ils m’en empêchent, ils me parlent en ukrainien."

Oksana Leuta: "Le policier crie ‘ils sont allongés au sol’. Je pense qu’il croyait qu’on était mort aussi à ce moment-là. Je lui réponds qu’on est vivant. Je demande si Frédéric va bien. Ils me répondent ‘non, il ne va pas du tout bien’. Je demande ce que je peux faire, comment je peux aider. Ils nous disent qu’il faut aller vite s’abriter derrière de grands blocs de béton."

Maxime Brandstaetter: "Il y a un instant où je suis debout, au milieu de la route, à crier ‘Fred, Fred’. Je l’appelle, je crie. A force que les policiers nous le demandent, on finit par s’accroupir près des blocs de béton. Après la stupéfaction, il y a la peur qui vient. J’ai hyper peur, je ne veux pas rester à l’extérieur. J’ai peur du ciel, des fenêtres. Je veux m’abriter. On finit par rentrer dans le bâtiment à côté duquel on était."

L’annonce de la mort de Frédéric Leclerc-Imhoff: "Je demande si 200, c’est Frédéric"

Oksana Leuta: "Un petit moment après être entrée dans ce poste de police, j’entends un policier dire à l’autre : ‘Nous avons un 200 et un 300’. Ce sont les codes qui signifient qu’il y a un mort, 200, et un blessé, 300. Je demande si 200, c’est Frédéric. Ils me répondent oui. Je cours vers Maxime pour lui dire que Frédéric est mort."

Maxime Brandstaetter: "Je suis accroupi dans une espèce de salle d’attente. Je me mets à pleurer, je m’énerve. Je me mets à frapper dans un siège, ils me demandent de me calmer. On me propose un calmant, je refuse. Je pleure, j’ai plein de sentiments partagés. On ne veut pas y croire, au début. Le premier réflexe, c’est de se dire qu’on va recommencer cette journée demain et qu’on prendra la décision de ne pas monter dans ce camion, et que tout ira bien pour Fred."

L'après: "J’ai besoin de me souvenir de chaque instant"

Maxime Brandstaetter: "Je ne peux pas dire que ça va. Ce n’est pas tout le temps facile. Les deux, trois premiers jours, je pleurais assez souvent. Ça s’est un peu calmé depuis. Il y a des moments où je parle avec ma famille, mes amis, où tout va bien. Et puis il y a des moments où on y repense, où on revit un peu la scène en boucle. Mais pour l’instant, je suis bien dans cette boucle, j’ai envie de revivre cette scène, de raconter. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai peur d’oublier ce qu’il s’est passé et ce qui est arrivé à Fred. J’ai besoin de me souvenir de chaque instant. Je connais le syndrome post-traumatique, j’ai envie de faire tout ce qui est possible pour sortir de ça, pour aller au mieux, pour pouvoir reprendre ce travail de journaliste parce que Fred l’adorait. C’est ce qu’il aurait voulu et c’est aussi ce qu’il aurait fait. On prendra un peu de temps. Je ne l’oublierai jamais et j’espère de tout cœur pouvoir reprendre pour lui."

Oksana Leuta: "Depuis le début, je suis dans l’action. J’ai fait les documents, j’ai parlé aux policiers, j’ai continué à témoigner, avec l’audition avec les gendarmes. J’ai du mal à comprendre comment je me sens. Je n’ai pas le repos pour pouvoir réfléchir. Pour l’instant, je cours et je ne réfléchis pas."

LP