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"Expliquez-nous": pourquoi la ville de Lunel est-elle surnommée "Djihad City"?

EXPLIQUEZ-NOUS - Emmanuel Macron a annulé jeudi soir la visite qu’il devait effectué la semaine prochaine à Lunel dans l'Hérault. Il devait parler de “séparatisme” dans cette ville que certains surnomment "Djihad city".

Lunel, dans l'Hérault. 25.000 habitants, dont une vingtaine de jeunes au coeur de la "Filière de Lunel", un réseau djihadiste. 

Beaucoup fréquentaient la mosquée Al Beraka de la ville, dont les responsables ne condamnaient pas la "guerre sainte". C'étaient des Français d’origine algérienne ou tunisienne. Mais aussi quelques convertis comme par exemple Raphaël, 22 ans, étudiant en école d'ingénieur, fils d’une mère chrétienne et d’un père juif. Converti à l’Islam quelques mois avant son départ en Syrie, il est mort là-bas, sous un bombardement de l’armée de Bachar Al-Assad, en même temps que trois autres jeunes de Lunel, dont deux frères d’origine tunisienne.

La plupart de ces hommes ne sont jamais rentrés. Beaucoup sont morts: au moins huit, dont six en quelques mois. D’autres sont présumés morts. Certains ont pu se battre les uns contre les autres parce que le hasard les avaient poussé soit vers Daesh, soit vers Al-Qaïda. Des épouses et des enfants sont portés disparus depuis plusieurs années. 

Seuls, quelques-uns sont rentrés et ont été jugés et condamnés. Comme Adil Barki, 39 ans, qui était parti faire la guerre, mais qui s’en est révélé incapable, pris de violentes crises de panique. Il a surtout fait le ménage pendant trois semaines avant de rentrer. Il a été condamné à Paris à 5 ans de prison en 2018.

Pourquoi cette petite ville a-t-elle concentré autant de départs ?

C’est la question sur laquelle se sont penchés des sociologues, des journalistes des spécialistes de l’Islam, comme Gilles Kepel. Ils sont tous allés prendre le pouls de Lunel et ils ont décrit une petite ville camarguaise, entre Nîmes et Montpellier. Une population comptant 10% d'étrangers ou encore 20% de chômeurs. On retrouve en zone rurale, les problèmes des banlieues des grandes villes: drogues, et délinquance. Ainsi que la présence ancienne des islamistes radicaux arrivés d'Algérie pour fuir la guerre civile des années 90.

On a, à Lunel, un centre-ville qui s’est désertifié puis paupérisé: des commerces qui ferment, des appartements qui se dégradent et des communautés qui vivent côte à côte mais pas ensemble. Les Camarguais, les Musulmans, les Pieds-noirs, et des Sud-américains arrivés plus récemment pour travailler dans les champs.

Et c’est donc là qu’Emmanuel Macron devait se rendre la semaine prochaine. Un déplacement qui n’avait pas encore été annoncé officiellement, mais les élus locaux avaient été prévenus. Le Président devait se rendre à Montpellier et à Lunel, et prononcer un discours sur le thème de la sécurité, de la police et du “séparatisme”. Ce nouveau mot macronien pour ne pas dire "communautarisme". 

Finalement, donc, ce voyage a été annulé jeudi soir. Officiellement, parce que le président veut se concentrer sur la lutte contre le coronavirus. Mais d'après BFMTV, c’est surtout parce que les annonces n’étaient pas prêtes. Le projet de loi sur le séparatisme a déjà été repoussé à plusieurs reprises. De ce projet, on ne sait pas grand chose a part une mesure de retrait des subventions pour les associations qui ne respecterait pas la laïcité ou l'égalité hommes-femmes. 

On devait en apprendre plus la semaine prochaine, finalement ce sera pour plus tard. Et en attendant, Emmanuel Macron a demandé à ses ministres le “silence radio” sur la question. Il veut être celui qui fixera la ligne sur cette question. Message à l’intention de Gérald Darmanin, le ministre de l'Intérieur, très offensif sur la question ces derniers temps.

Nicolas Poincaré