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"On m'a dit de ne pas en parler": un expert pointe les risques d'une exploitation de gaz en Moselle

Face à un projet d’exploitation de gaz de couche en Moselle, des habitants s’alarment des risques pour l’environnement. Pour la première fois, un géologue, ancien salarié de la Française de l’énergie, qui porte ce projet, exprime auprès de RMC les profonds doutes des spécialistes sur la rentabilité et la pollution.  

Une exploitation de gaz de couche en Moselle, autour de Saint-Avold ? Des habitants ne veulent pas entendre parler de ce projet, à côté de chez eux, qui consisterait à récupérer ce gaz naturel piégé dans des veines de charbon inexploitées. Sur le papier, cela parait intéressant : produire un gaz local pour ne pas avoir à en importer du bout du monde, surtout avec l’enjeu géopolitique sur le gaz russe. L'enquête publique a donné un avis favorable, malgré l'opposition de la population et de la majorité de la quarantaine de communes concernées.  

"Le risque, pour nous, c’est que la région devienne invivable, avec de l’eau qui n’est plus potable, dénonce Anaëlle Lantonnois, de l’association Apel57 (Association pour la préservation de l’environnement local). Sur les nappes phréatiques, sur la potabilité de l’eau, on a un risque d’impact majeur. En rapport coût-bénéfice, c’est clairement déficitaire parce qu’on va risquer une ressource nécessaire qui est notre eau potable pour une quantité minime de gaz." 

La Française de l'énergie (FDE), qui porte le projet, affirme qu'il y aurait de 200 à 400 milliards de mètres cubes de gaz "potentiellement" récupérables, de quoi chauffer la France pendant plusieurs années. Sauf qu'en réalité, ce que nous ont raconté plusieurs anciens salariés, c’est que le gaz récupérable est bien moindre, à cause de problèmes techniques liés à d'immenses volumes d'eau venant des nappes phréatiques et en contact avec les couches de charbon, comme ça s'est produit sur plusieurs forages tests.  

"On va faire tout ça pour rien"  

Un de ces salariés, un ancien géologue de la FDE, témoigne ce lundi matin pour la première fois sur RMC.

"Ça me semblait très difficile d’arriver à quelque chose techniquement, explique-t-il. Il y aura peut-être du gaz qui sera extrait mais pas en quantité suffisamment importante pour que ça soit rentable. On va faire tout ça pour rien. Et il y a l’aspect pollution. On ne fore pas uniquement avec de l’eau. Il y a des produits chimiques qui sont utilisés. Ces produits vont forcément se retrouver dans la nature. Il y a eu cette double inquiétude. Quand je l’ai signalé, on m’a gentiment fait comprendre qu’il ne fallait pas trop le mettre en avant, qu’il ne fallait pas en parler, notamment aux actionnaires ou aux journalistes." 

Cette problématique de l'eau, on la retrouve dans un article paru en 2021 dans la très sérieuse revue scientifique Natures Sciences Sociétés. L'auteur, Olivier Labussière, chargé de recherche au CNRS, a interviewé des géologues et des experts de la compagnie en 2013 et en 2015, qui s'appelait à l'époque EGL, European Gas Limited, mais a depuis changé de nom pour Française de l'énergie. Avec, au total, une vingtaine d'entretiens réalisés. Ces chercheurs évoquent eux aussi des soucis sur les forages tests liés à cette problématique de l'eau. A propos des forages réalisés à Diebling et Folschviller, on peut lire notamment ce témoignage: "On pensait qu’on aurait un ‘soufflard’ (une sortie brutale de gaz), mais on n’a pas eu de gaz du tout, que de l’eau. On était en train de pomper l'océan !". 

D'ailleurs, dans un document rédigé par l'entreprise elle-même en 2013, dans le cadre de la réunion de la Commission locale de l'eau, ce problème technique est aussi évoqué en pointillés. Il y est reconnu qu'il peut y avoir "une circulation de fluides" (de l'eau des nappes aquifères), et qu'à cause de cette eau "la différence de pression peut ne pas avoir lieu", empêchant l'exploitation de la veine de charbon. C'est donc dans un document officiel de l'entreprise que cette possibilité est envisagée. 

Des réserves nettement moins importantes que le potentiel ?  

Dès lors, une question se pose. L'entreprise, cotée en bourse, serait-elle dans une impasse technique, comme le pense l'ancien géologue de la FDE qui témoigne pour RMC ? "Si c'était vrai, pourquoi des réserves ont-t-elles été certifiées" ? répond Antoine Forcinal, le numéro 2 de la société. L'entreprise explique avoir fait certifier par deux organismes indépendants 2 milliards de mètres cubes exploitables dans les couches de charbon, soit 5% de la consommation annuelle de la France. Très loin des réserves "potentielles" affichées par l'entreprise.  

"Personne n’est capable de le savoir, ça reste un potentiel, explique Antoine Forcinal. Le potentiel est là parce qu’on sait que le charbon existe. On parle de réserves de 2,1 milliards." Toute la question maintenant, c'est de savoir si le gouvernement donnera ou pas son feu vert à la Française de l'énergie pour aller forer en Moselle. La décision sera prise dans les prochaines semaines, assure le ministère de la Transition écologique.  

Marie Dupin et Alexis Lalemant