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Les élèves de banlieue indésirables à Paris? "'Liberté, égalité, fraternité', en réalité, ça n'est pas pour eux"

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- - JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Remarques désobligeantes, sécurité renforcée, contrôles d’identité… Exaspérée de voir ses élèves être "humiliés" par des policiers devant toute la classe, Elise Boscherel, enseignante de Seine-Saint-Denis, a lancé un appel contre "les discriminations en sorties scolaires".

Elise Boscherel, enseignante à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis):

"Le mercredi 1er mars à 20h à la Gare du Nord, après deux jours passés à Bruxelles pour découvrir les institutions européennes, mes élèves sont en train de récupérer leurs bagages. En arrivant sur le quai de la gare, je vois un de mes élèves, d'origine marocaine, en train de se faire contrôler par la police. Je m'approche de lui pour signifier au policier que c'est un jeune homme accompagné. Je lui explique que nous étions en sortie scolaire et que je suis sa professeure et donc qu'il est sous ma responsabilité. Le policier me dit alors: 'Je m’en fiche vous reculez'.

Trois élèves contrôlés

Je dis alors à mon collègue de rassembler le reste des élèves dans le hall de la gare avant que chacun ne rentre chez soi. Le premier contrôle se termine. Mon élève ne se fait pas fouiller mais seulement vérifier son identité. Lorsque nous arrivons dans le hall, on voit deux autres de mes élèves, l'un d'origine malienne et l'autre d'origine comorienne, être entourés de trois policiers. L'un a sa valise ouverte à ses pieds, l'autre a un échange assez vif avec les policiers.

Je demande des explications aux policiers. L’un d’eux, particulièrement désagréable, me dit qu’il fallait être avec mes élèves si je voulais éviter qu’ils se fassent contrôler. Ce policier recule, appelle une plateforme et se permet d'humilier l'un de mes élèves en disant devant tout le monde: 'Vous voyez madame, je fais bien mon travail, votre élève a un casier judiciaire'. Je signale alors au policier qu’il n’avait pas à dire ça devant tout le monde.

"J'ai voulu porter plainte mais les policiers ont refusé"

A ce moment-là, celui-ci s’avance vers moi et me tient des paroles assez désagréables. Ma classe, sentant que la situation est en train de glisser, s’avance devant moi pour me protéger. Je sens que je perds le contrôle de la situation. Les élèves commencent à s'énerver, je crie donc aux policiers que je suis enceinte et demande aux élèves de prendre leurs affaires. Nous sommes donc partis comme ça et heureusement que les policiers ne nous ont pas retenu sinon la situation aurait pu dégénérer.

Le lendemain, j’ai voulu porter plainte contre les policiers au commissariat de Saint-Denis. La fonctionnaire de police a refusé de prendre ma plainte pour la raison suivante: 'On ne prend pas les plaintes contre un autre policier'. Le problème est que ce n'est pas la première fois que cette situation arrive. Déjà, il y a deux ans, gare du Nord, un de mes élèves avait été contrôlé en raison de son faciès. C'est pour cela que j'ai lancé un appel à tous les personnels d'éducation contre les discriminations, remarques en sorties scolaires. Parce qu'il n'y a pas que des contrôles au faciès de la part de policiers.

"C'est presque plus rare que tout se passe bien"

Par exemple, à Bruxelles, la veille, on a eu des remarques au moment de prendre le Thalys. Des prestataires de la SNCF ont très mal parlé à un de mes élèves. J'ai dû prendre sa défense. En entrant dans le train, un contrôleur a une fois encore mal parlé aux élèves, en les tutoyant. Mais ça arrive aussi lors des visites des musées, dans les métros… En réalité, à chaque sortie scolaire, on craint qu'il y ait des remarques désobligeantes. C'est presque plus rare que tout se passe bien.

Je suis scandalisée de la façon dont les gens s'adressent à ces jeunes de banlieue. Pour eux, le quotidien est vraiment difficile. Dès que l'on sort dans Paris, les gens se crispent, les regards ne sont pas du tout les mêmes, on va très facilement les tutoyer. En éducation morale et civique, on est censés leur apprendre la devise de notre République sauf que 'Liberté, égalité, fraternité', en réalité, ça ne leur est pas adressé.

"On espère que ça ne s'arrêtera pas là"

Pourtant, malgré tout ça, ces jeunes n'ont pas un discours anti-flics, ce qui m'a beaucoup étonnée. Moi, je ne sais pas ce que c'est d'être contrôlé mais, à leur place, ça me mettrait terriblement en colère. Eux sont complètement blasés mais me disent quand même que 'certains font très bien leur travail'. Ils me disent aussi qu'ils connaissent des policiers dans leur quartier avec qui tout se passe bien. Leur discours n'est donc pas radicalisé.

A minima, j'aurais souhaité avoir un soutien de la ministre de l'Education nationale. J'aurais aussi souhaité qu'il y ait une circulaire précisant que lorsque nous sommes en sorties scolaires nos élèves ne se fassent pas contrôler. C'est un minimum mais même là-dessus je n'ai pas eu de réponse. Avec mes élèves, on vient de prendre rendez-vous avec un avocat et on réfléchit à la suite. Mais on espère que ça ne s'arrêtera pas là".

Propos recueillis par Maxime Ricard