RMC

La fracture sociale dont parlait Chirac n'est plus une fracture mais un gouffre

-

- - Flammarion

Jean-Marie Godard et Antoine Dreyfus viennent de publier La France qui gronde (éditions Flammarion), le récit de leur périple de six mois à travers la France. Un voyage "dans la France périphérique", "la France rurale", à la rencontre de "ceux qu'on n'entend pas".

Antoine Dreyfus, 52 ans, journaliste d'investigation indépendant, co-auteur de La France qui gronde (éditions Flammarion):

"Ce livre est né il y a un peu plus d'un an, de la volonté de faire parler les Français. A l'époque, la campagne électorale venait seulement de commencer mais on avait déjà l'impression que l'on s'intéressait beaucoup aux candidats et pas beaucoup aux Français. L'idée était donc d'aller voir cette majorité silencieuse, ces classes moyennes, ces classes populaires que l'on n'entend pas souvent. Celles qui n'ont pas fait Nuit Debout, qui n'ont pas été manifestées contre la loi Travail. L'idée était de faire des cahiers de doléance version 2017, à l’image de ceux qui prirent le pouls des campagnes françaises avant que n’éclate la Révolution.

"Il y a des territoires où les gens sont abandonnés"

On fait donc un état des lieux de la France 2016-2017. Et notre constat est que la France est divisée, fracturée. On a même écrit 'presque disloquée'. On a constaté que la fracture sociale dont parlait Jacques Chirac en 1995 n'est plus une fracture mais un gouffre. On a vu des gens qui ne se parlent plus, ne se comprennent plus entre différentes communautés. On est allés voir une France périphérique, une France rurale qui nourrit une énorme défiance vis-à-vis du pouvoir central de Paris.

C'est pour ça aussi que l'on a délibérément choisi de ne pas traiter Paris. Car on a de plus en plus le sentiment que Paris vit dans une bulle, surtout dans le milieu des médias. Certes il y a des difficultés, de la pauvreté à Paris mais on a l'impression que Paris vit à part. Nous, on a voulu aller voir une France qui a des difficultés, qui se sent abandonnée. Il y a des territoires où les gens n'ont pas que le sentiment d'être abandonnés, ils le sont vraiment.

"Il y a deux peurs: l'emploi et l'islam"

Je pense notamment à des endroits comme Poix-du-Nord, à une heure de Lille. Dans cette commune, un peu comme dans une série de science-fiction, il n'y a plus de travail du tout. Il y a 20% des gens qui travaillent et 80% qui sont aux minima sociaux. C'est cette France-là que l'on n'entend pas beaucoup. En fait, il y a un décalage énorme entre la réalité macro-économique (la France est la cinquième puissance mondiale) et la réalité du terrain. On a vraiment été surpris par les difficultés économiques, sociales, financières des gens.

On a constaté qu'il y a deux peurs en France: celle de la perte de l'emploi et celle de la perte d'identité, en réalité la peur de l'islam. Ces deux peurs minent profondément la société française, pratiquement tous les problèmes découlent de là. Les Français ont peur de perdre leur identité blanche et chrétienne par rapport à l'islam et à l'immigration. Cette peur a été renforcée par les attentats, la lutte contre Daesh et l'arrivée de réfugiés venus de Syrie. Et le Front national surfe sur ces deux peurs, c'est pour cela qu'il attire autant.

"La tableau n'est pas tout noir"

Mais, sociologiquement, on est passé du militant d'extrême droite, raciste à une base beaucoup plus élargie. On a rencontré des gens qui se disent de gauche, anticapitalistes mais qui vont voter Marine Le Pen au premier tour pour 'mettre fin au système'. Ils rejettent le système politique actuel et les affaires de ces dernières semaines ne font qu'accentuer ce rejet. Je pense aussi que le message du PS, de Benoît Hamon en particulier sur le revenu universel, est quasiment inaudible dans la classe ouvrière. Ce n'est pas le bon message à faire passer parce que, eux, ce qu'ils veulent c'est du travail et non être assistés. Ce rejet du système politique actuel profite, dans une moindre mesure, à Jean-Luc Mélenchon. Les gens se disent de plus en plus intéressés par le mouvement du 'dégagisme' qu'il incarne.

Mais le tableau n'est pas tout noir. On a vu aussi des solidarités se créer, des gens qui se bougent, qui sont heureux… La France demeure la cinquième puissance mondiale avec des atouts fantastiques: des ressources, de la matière grise, un art de vivre, des paysages fabuleux… Il y a une richesse incroyable en France seulement l'ascenseur social est clairement en panne. Je pense donc qu'il faut retrouver du sens commun. C’est-à-dire ne pas considérer que nous avons seulement des droits mais aussi des devoirs les uns envers les autres".

-
- © Flammarion
Propos recueillis par Maxime Ricard