RMC

Rachid a passé 24h dans la peau d'un SDF: "c'est plus sécurisant d'être en prison que dans la rue"

-

- - Rachid Farid

Ce mercredi, Rachid Farid, pompier professionnel à Vélizy (Yvelines) et fondateur de l’association de l’Elan de solidarité vélizienne (ESV), a passé 24 heures dans la peau d'un SDF. La raison? "Comprendre ce qu'ils vivent pour mieux les aider", comme il l'a expliqué à RMC.fr.

Rachid Farid, 40 ans, pompier professionnel à Vélizy (Yvelines) et fondateur et président de l’association de l’Elan de solidarité vélizienne (ESV):

"J'ai fondé l'association de l'Elan de solidarité vélizienne il y a un peu plus d'un mois. Elle a pour objectif de répondre à l'urgence des sans-abris en période hivernale. On a mis en place des maraudes au cours desquelles on distribuait des couvertures, de la nourriture, des boissons chaudes, etc. Au-delà, je cherchais un projet réel pour sortir ces sans-abris de la rue. C'est pourquoi j'ai décidé de passer 24 heures comme un SDF, dans les rues de Paris, sans argent et sans nourriture, afin de mieux comprendre le sans-abri dans son quotidien. Mieux le comprendre, pour mieux l'aider.

"Le monde des SDF est une véritable jungle"

En effet, je me suis rendu compte que les maraudes camouflent la réalité des choses. Ce que l'on fait, ce que les bénévoles font, c'est très bien. Mais, selon moi, ça n'aide pas réellement. Je voulais donc voir comment le sans-abri réagit face aux personnes qui donnent. Plusieurs fois, lors de mes interventions, les gens m'ont dit 'J'en ai marre du 115, de la Croix-Rouge... On n'est pas au zoo!' D'autres me disaient qu'ils n'avaient pas besoin de boire ou de manger mais d'une cigarette. A chaque fois, ça m'interpellait. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne voulaient pas de mon aide.

C'est pourquoi j'ai voulu me confronter au quotidien d'un groupe de sans-abris afin de voir réellement comment ils vivent. Et ce que j'ai vu a répondu à toutes mes interrogations. Je me suis rendu compte que le monde des SDF est une véritable jungle: c'est la jungle urbaine. Pour avancer, il faut forcément faire partie d'un clan, être regroupé. Surtout la nuit. Dans ce groupe, il y avait notamment Kalou, qui a vécu 18 ans dans la rue. C'est lui que j'ai suivi. Dans la rue, tout le monde l'appelle 'papa' et il m'a considéré comme son 'fils'. Il m'a montré comment se débrouiller sans rien.

"Comme si un animal entrait dans un métro et qu'on lui donnait une pièce sans lui parler"

Et en ayant observé Kalou faire la manche et en la faisant moi-même, je me suis rendu compte que les gens ont vraiment un regard particulier sur les SDF. Ils sont presque gênés de donner. C'est un peu comme s'il disait 'Tiens mais ne m'embête pas', 'Tiens mais ne parle pas'. C'est comme si un animal entrait dans un métro, faisait la manche et qu'on lui donnait une pièce sans lui parler, le regarder. Mais, et c'est à souligner, j'ai été très étonné de la solidarité des gens. Il y en a beaucoup plus que je ne pensais qui donnent un petit quelque chose.

Je me suis aussi rendu compte que les gens dans la rue passent leur temps à marcher. En une journée, on a marché pendant presque 14 heures. Mais on ne peut pas récupérer parce que la nuit, on ne peut pas réellement dormir. C'est un cercle vicieux, ils sont toujours fatigués. Pendant des heures et des heures, ils n'arrêtent pas de se déplacer pour faire la manche. Ils montent et descendent les escaliers des stations de métro, traversent les wagons blindés, remontent des escaliers, changent de rame… Sincèrement, moi qui suis sportif de niveau national, je n'en reviens pas de la fatigue qu'ils accumulent.

"C'est vraiment un monde parallèle"

Mais le plus dur commence quand la nuit tombe. A ce moment-là, on entre dans ce que j'appelle le monde parallèle. La journée, les SDF arrivent à savoir à qui ils affaire. La nuit, tout change. La nuit, plus personne ne parle à personne. Tout le monde se cache, la violence commence à arriver. Des SDF essaient de voler d'autres SDF. La nuit, c'est vraiment difficile. Il y a les bruits, les cris, les véhicules. On est au sol, presque avec les rats. On ne se sent pas en sécurité. C'est vraiment un monde parallèle. En fait, c'est plus sécurisant d'être en prison que d'être dans la rue.

Cette journée dans la rue a changé ma vision des choses. J'ai bien compris que les sans-abris n'avaient pas besoin de manger. Ce dont ils ont réellement besoin c'est d'un logement, de sortir de la rue. Il faut donc que je change mon système de maraude, que j'aille à la rencontre des sans-abris, que je discute avec eux. En fait, il faut arriver à créer du lien social avec eux. Parce qu'ils se sentent abandonnés. Plusieurs fois ils m'ont demandé pourquoi rien n'est fait pour eux alors que l'on aide les réfugiés. Ils m'ont aussi dit: 'Pourquoi on met des milliards à faire la guerre plutôt que d'aider notre peuple?' Ils n'ont pas la réponse. Je vais leur apporter… Je suis obligé de leur apporter… Ils m'ont trop touché. Je ne peux plus les laisser comme ça".

Propos recueillis par Maxime Ricard