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Guadeloupe: pourquoi le conflit social se durcit

"EXPLIQUEZ-NOUS" - Tous les matins à 7h50, Nicolas Poincaré propose sur RMC une chronique pédagogique mais personnelle sur une actualité du jour.

La situation reste tendue en Guadeloupe. Le mouvement né de la contestation de l’obligation vaccinale dégénère depuis quelques jours en crise sociale. Les Guadeloupéens se disent abandonnés.

Ce terme de "territoire abandonné" revient tout le temps et pas seulement dans la bouche des Guadeloupéens qui ont le sentiment d'être non seulement abandonnés mais aussi méprisés et incompris.

Philippe Juvin, candidat à l'investiture des Républicains a parlé lundi de la Guadeloupe qui est abandonnée en matière de services publics. Jordan Bardella, président par intérim du Rassemblement National dit comprendre le sentiment d’abandon des Guadeloupéens. 

Quant au président du conseil régional Ary Chalus, élu LREM, il évoque 40 ans de retard en matière de développement économique. 

16 milliards d'euros par an

En réalité c’est difficile de parler d’abandon, parce que la France dépense beaucoup d’argent pour les DOM TOM en général et pour la Guadeloupe en particulier. Lors de la dernière grosse crise sociale dans les Antilles en 2009, on avait calculé que les départements d'Outre-mer coûtaient 16 milliards par an, soit par exemple deux fois le budget de la justice.

On arrive à ce chiffre en additionnant le coup de la fonction publique, les exonérations de charges pour les entreprises, et le manque à gagner pour l’état du aux niches fiscales.

Ajoutez à cela, les subventions à l’agriculture, les aides pour les jeunes qui viennent étudier en métropole, les salaires bonifiés pour les fonctionnaires, les retraites elles aussi supérieures. Tout cela coûte cher. Tout cela permet aussi à la Guadeloupe d’avoir un des niveaux de vie les plus élevés de toute la région Caraïbe. De ce point de vue-là, non la Guadeloupe n’est pas abandonnée.

Pourtant, l'île connaît un fort taux de pauvreté: un tiers des Guadeloupéens vivent sous le seuil de pauvreté. Le taux de chômage est deux fois plus élevé qu’en métropole, un jeune sur trois est sans emploi.

Les produits alimentaires 33% plus cher qu'en métropole

Le coût de la vie est exorbitant. Les loyers à Pointe-à-Pitre sont plus élevés qu'à Lyon et à Marseille. Un député a photographié dans un Super U, un poulet bio vendu 51 euros 45. C'était à Saint-Martin et pas en Guadeloupe, mais le problème est le même.

Le problème, c'est que tout est importé. Importé et imposé, puisque les collectivités territoriales taxent tous les produits à l'entrée en Guadeloupe. On appelle ça "l'octroi de mer". C’est à la fois une de leur principale ressource et aussi théoriquement une façon de favoriser les produits locaux. Mais ça ne marche pas. Les produits alimentaires en Guadeloupe sont 33% plus chers qu’en métropole.

Sans parler du prix de l’essence qui vient encore d’augmenter de 12 centimes au 1er novembre, le prix du gaz qui grimpe. Et les services publics qui sont défaillants: les coupures d’eau et d'électricité. La question de l'accès à l’eau potable est essentielle. Les investissements dans les stations d’épurations n’ont pas été faits.

De ce point de vue-là, les Guadeloupéens ont raison de se sentir abandonnés. Et le président de la région a raison quand il parle de 40 ans de retard d’investissement.

Le mouvement de colère auquel on assiste est donc autant dû à la crise sociale qu'à la question du vaccin. Le facteur déclenchant c’est bien l’obligation de se faire vacciner pour les personnels soignants et les pompiers. C’est cela qui a provoqué les barrages sur les routes. Mais dès le début du mouvement, les syndicats ont envoyé aux autorités 32 revendications qui tournent autour de deux questions: le sanitaire et le social. Ils demandent le retrait du pass sanitaire et de l’obligation vaccinale mais aussi l'augmentation des salaires et des embauches massives dans la fonction publique.

Le mouvement menace maintenant de faire tache d’huile en Martinique. Le gouvernement se veut ferme sur la question du vaccin. Mais il va sans doute devoir lâcher sur le pouvoir d’achat. Lors de la dernière grande contestation en 2009, Nicolas Sarkozy avait payé 800 millions d’euros pour le retour de la paix sociale.

Nicolas Poincaré