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Le Liban continue de s'enfoncer dans la crise: 6 morts et 30 blessés lors de violents affrontements en plein Beyrouth

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EXPLIQUEZ NOUS - Le Liban a connu hier une journée de violence. Une manifestation a dégénéré avec des hommes en armes qui ont ouvert le feu sur la foule à Beyrouth. Des scènes de guerre civile qui ont eu lieu sur fond de polémique autour de l'enquête concernant l’explosion du port.

C’est une manifestation contre le juge qui enquête sur l'explosion du port de Beyrouth, qui avait fait plus de 200 morts et 6.000 blessés il y a un peu plus d’un an, qui a dégénéré. La manifestation avait été organisée à l’appel du Hezbollah, le mouvement chiite, qui voulait se rendre devant le tribunal situé en quartier chrétien.

Dans la manifestation, se trouvaient des hommes armés et cagoulés. Et sur les toits des hommes en arme aussi, sans doute membres des forces libanaises, une milice chrétienne.

On ne sait pas qui a ouvert le feu en premier, mais une fusillade a éclaté et duré plusieurs heures, en plein quartier résidentiel, avec des écoles à proximité. Six personnes sont mortes et une trentaine ont été blessées. Pour les habitants de Beyrouth, c’est un grand retour en arrière. Un saut dans le passé qui rappelle les multiples guerres que le pays a connues depuis 45 ans…

Pourquoi le Hezbollah manifestait contre ce juge ?

Le Hezbollah avait appelé à manifester contre le juge parce qu’il dérange beaucoup de monde. Il s’appelle Tarek Bitar, il a 47 ans. Il a remplacé un autre juge qui avait été dessaisi de l'enquête sur la catastrophe du port parce qu’il voulait mettre en cause de hauts responsables politiques. Tarek Bitar l’a remplacé donc, mais, pas intimidé, il est allé plus loin encore. Il a convoqué pour les mettre en examen, l’ancien Premier ministre, quatre anciens ministres, plus les patrons de la police et de forces de sécurité.

Aucun n’a répondu à ses convocations, alors il a lancé un mandat d'arrêt contre l’ex ministre des Finances qui est aussi une personnalité de la communauté chiite. Le juge a aussitôt été menacé, puis cette manifestation contre lui a été organisée jeudi.

Pourquoi le Hezbollah a si peur de l'enquête du juge?

Si le Hezbollah a si peur, c’est parce que l'entrepôt où étaient stockées les tonnes de nitrate d'ammonium qui ont explosé en août 2020, lui appartenait. Le mouvement chiite est soupçonné d’avoir livré une partie de ces matières dangereuses à la Syrie pour fabriquer des explosifs. Si l'enquête du juge devait le démontrer ce serait effectivement très compromettant. Le magistrat se retrouve donc au cœur d’une affaire d’état. Plusieurs ministres chiites ont exigé son limogeage en menaçant de démissionner.

Le Liban était resté un an sans gouvernement après la catastrophe du port. Un nouveau Premier ministre vient d'être nommé, mais son action est déjà paralysée par cette affaire…

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Pendant ce temps, le pays continue de s’enfoncer dans la crise

En fait, le Liban s’enfonce dans LES crises. Crises politiques d’abord, avec le communautarisme qui rend le pays ingouvernable : les trois communautés chrétienne, sunnite et chiite se partagent le pouvoir comme on se partage un gâteau. Il y a aussi une crise morale avec la corruption et les mafias qui gangrènent le pays ainsi qu’une crise humanitaire avec l'arrivée de centaines de milliers de réfugiés syriens depuis 10 ans.

Et surtout, il y a une importante crise économique. On n’a pas idée de la violence de cette crise. Les prix de l'alimentaire ont augmenté de 700% en deux ans : 77% des familles libanaises ne mangent plus à leur faim. C’était un pays riche, les classes moyennes ont plongé dans la pauvreté.

Ceux qui avaient de l’argent à la banque l’ont toujours… Sauf que cet argent ne vaut plus rien. La livre a perdu plus de dix fois sa valeur. Une femme de 55 ans a raconté à RMC que les 50.000 euros, les économies de toute sa vie qu’elle possédait à la banque valent aujourd’hui l’équivalent de 3.800 euros…

Tous les jours, le pays s’enfonce un peu plus. Le week-end dernier, les deux principales centrales électriques du pays ont cessé de fonctionner, faute de fioul pour les alimenter et tout le pays s’est retrouvé dans le noir… Un black-out total.

Les hôpitaux n'opèrent plus. Les médicaments sont introuvables. Le Liban est un pays qui sombre comme on l’a rarement vu. La Banque Mondiale, parle d’une des trois plus importantes crises économiques du monde depuis 1850. Avec on l’a vu jeudi, un vrai risque de replonger dans le chaos de la guerre entre communautés…

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Nicolas Poincaré