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Des loyers gratuits pour vivre au milieu des dealers: "ce quartier fait fuir, c'est une zone de non-droit"

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Gangrénés par le trafic de drogue, trois bâtiment de la cité du Clos-des-Roses à Compiègne (Oise) ont été fermés en début d'année par l'Office publique d'aménagement et de construction de l'Oise (Opac). Alors que ceux-ci ont été fraîchement rénovés, l'Opac a décidé de faire une "offre promotionnelle à la location": des mois de loyers gratuits à qui voudra bien occuper les lieux.

Arnaud Dumontier, président de l'Office public d’aménagement et de construction (Opac) de l’Oise:

"Au total, il y a 40 logements dans ces trois immeubles mais 16 d'entre eux étaient déjà inhabités puisque les gens avaient donné d'eux-mêmes leur congé. Nous n'avions trouvé personne pour reloger ces appartements tout simplement parce que ce quartier fait fuir en raison du trafic de drogue. A partir du 9 février, nous avions décidé d'exfiltrer les 25 derniers locataires qui restaient sur les 40 logements en raison de mesures de sécurité. En effet, les trafiquants de drogue s'étaient appropriés les lieux et manipulaient les vannes de gaz, détournaient les réseaux électriques et détruisaient systématiquement les dispositifs de défense incendie. Il y avait un vrai danger pour la vie de mes locataires. Je ne voulais pas avoir la mort d'une femme, d'un enfant ou d'un homme sur la conscience. C'est pourquoi nous avions décidé d'organiser leur déménagement, ce que j'appelle leur exfiltration, pour les mettre à l'abri.

"Cela va au-delà de ce que l'on peut imaginer"

Les cages d'escalier ont donc été vidées et le maire de Compiègne (Philippe Marini, LR) a pris un arrêté m'enjoignant à les rénover. Ce que j'ai fait. Les travaux ont duré trois semaines. Les cages d'escalier et les appartements ont été refaits et dans la semaine nous allons enlever les portes blindées qui sécurisent l'accès aux cages d'escaliers. Cela va nous permettre de voir comment la situation évolue. Soit elle évolue de manière positive et alors on réintégrera des locataires dans ces trois immeubles. Soit les dealers reprennent possession des cages d'escalier, manipulent de nouveau les vannes de gaz, réseaux d'électricité et détruisent les systèmes d'incendie, et alors nous condamneront définitivement ces cages d'escalier.

A l'heure actuelle, les dealers, s'ils ne sont plus dans les cages d'escalier, mais devant celles-ci, à proximité immédiate des immeubles, partout sur l'espace public. C'est une grande zone de trafic à ciel ouvert. C'est une zone de non-droit. Cela va au-delà de ce que l'on peut imaginer, de ce que l'on peut tolérer.

"Un territoire abandonné par la République française"

Aujourd'hui, après la rénovation des cages d'escalier et des appartements, nous proposons aux familles de revenir au Clos-des-Roses. Mais, pour le moment, je n'ai qu'une seule famille qui souhaite revenir. Les autres ne veulent pas parce qu'elles estiment avoir vécu une expérience traumatisante. Quand vous êtes dans cette cité, que vous rentrez dans votre cage d'escalier et qu'il y a des dealers ou des clients qui consomment leur drogue devant vous, vous baissez la tête pour rentrer chez vous. La nuit, vous ne dormez pas parce que les trafiquants et les consommateurs font continuellement du bruit ou tentent de rentrer chez vous. Je ne comprends pas qu'on laisse faire cela sur le territoire de la République française. C'est une zone de non-droit absolu. C'est un territoire abandonné par la République française. Mais tout le monde s'en fout!

C'est pourquoi, pour essayer de faire revenir des locataires, je propose des offres promotionnelles: quatre mois de loyers gratuits pour les dix premières attributions, trois pour les 10 suivantes, puis deux et enfin un mois pour les derniers qui accepteraient de venir habiter dans ce quartier. Cette offre a été lancée lundi mais je n'ai pas encore eu de personnes intéressées. J'espère des retours mais au fond de moi je pense que l'on va au-devant d'emmerdes (sic). Tant que l'on ne résoudra pas le trafic de drogue, je ne vois pas qui peut être intéressé pour vivre ici. Malheureusement, c'est la nécessité qui fait que des gens acceptent la vie dans ce quartier, dans cet état de barbarie. Ils n'ont pas le choix.

"Il faut mener une action sur le long terme"

Quand vous avez un quartier dans lequel le trafic de drogue rapporte de 200 à 300.000 euros par mois; quand vous avez un quartier où, quand vous rentrez chez vous, vous avez sans cesse des dealers et des consommateurs; quand vous rentrez dans un cage d'escalier entièrement dévastée; quand vous ne passez pas une nuit à dormir paisiblement; quand vous avez des actes de violences urbaines répétés; quand l'horizon naturelle que l'on donne à vos enfants c'est le trafic de drogue, comment avoir envie d'aller dans un quartier pareil?

Certes la sécurité dans le quartier a été renforcée mais cela n'a duré que trois semaines. Il faut mener une action sur le long terme. C'est un quartier qu'il faut investir de manière massive et pérenne en forces de sécurité. Moi, je me laisse un mois pour voir comment la situation évolue. Si les dealers reviennent, on ne pourra pas remettre de locataires. Du coup, on condamnera définitivement."

Propos recueillis par Maxime Ricard