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"Je ne suis pas sûr que le film fasse gagner des voix au Front national", assure Lucas Belvaux

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Mercredi sort en salle le film Chez nous, de Lucas Belvaux. Le réalisateur se penche sur les mécanismes du Front national, qui a d’ailleurs beaucoup critiqué son œuvre.

Lucas Belvaux (55 ans) est le réalisateur de "Chez nous".

"J’ai voulu faire le portrait le plus objectif possible, le plus neutre possible. C’est-à-dire ne pas mettre mes fantasmes. Le Front national n’est jamais neutre? Oui mais ça c’est eux, ce n’est pas moi. Le regard qui est posé sur eux est neutre. Après ce qu’il en ressort, ça l’est moins. Mais parce que c’est dans leur ADN.

(A propos des critiques du Front national sur le film) Ils sont dans leur stratégie de communication classique. Ce qu’on appelle faire feu de tout bois. Effectivement c’est le risque. En même temps, j’espère que les gens vont aller voir le film. Parce qu’ils sont curieux, parce qu’ils ont envie de voir ce que c’est. C’est un peu différent de ce qu’il se dit d’habitude. C’est une approche différente. Les gens se feront leur opinion eux-mêmes, mais je ne suis pas sûr que ça leur fasse gagner des voix, non.

"Pour les militants purs et durs, ça ne changera strictement rien"

Des gens qui votent Front national, j’en ai rencontrés. Je pense que pour les militants purs et durs, ça ne changera strictement rien, ils n’iront pas le voir. Et ils en penseront du mal sans le voir. Mais pour les gens qui se disent ‘cette fois-ci je vote FN, j’en ai marre, ça suffit’, c’est bon de remettre les choses en ordre. De leur redire ce que c’est que le Front national, fondamentalement. Dans son ADN, dans sa pensée, dans son histoire. C’est important de le faire.

C’est très compliqué. A travers le film, je pense que les choses se révèlent quand même plus simples. Contrairement à ce qu’ils disent, je ne suis pas du genre à regarder de haut, parce que c’est mon milieu. Je suis issu d’une famille d’instituteurs, à la campagne. Mon grand-père était ouvrier métallurgiste. Je suis prolo. C’est mon milieu, ma vie, ma famille. Donc je n’ai aucun mépris pour qui que ce soit. Et dans tous mes films, je n’ai jamais eu de mépris pour personne. Mais le Front national est sans vergogne, donc ils disent les choses sans savoir, ils communiquent.

Je le vis bien, parce que je m’y attendais. Je savais que j’allais sur leur terrain, sur le terrain de la politique. Je savais aussi que ça allait les énerver. Ils sortent du bois, c’est normal. L’idée de le sortir pendant la campagne électorale, c’est une façon de participer au débat. Le cinéma permet de prendre un peu de distance par rapport à la politique.

Je ne suis pas militant politique, je ne me présente pas sur des listes, je ne veux pas être élu, ce n’est pas mon métier, et ce ne sont pas mes compétences non plus. Je serais bien incapable de gérer une ville. L’objet n’est pas là. Il est de dire que je n’appelle à voter pour personne, mais que je suis citoyen. Je vis dans ce pays, et je vois monter quelque chose qui m’inquiète pour l’avenir. On ne peut pas se référer sans arrêt à Trump ou Poutine sans que cela ait une incidence sur nos vies. Ce ne sont pas des gens qui nous veulent du bien, qui nous aiment. Leur but c’est de faire exploser l’Europe pour être seuls au niveau mondial. Et nous on doit se serrer les coudes et redéfinir une nouvelle politique.

"Ce sont nos vies quotidiennes, celles de nos enfants, de nos parents"

Sans doute que l’Europe n’est pas une grande réussite pour le moment. Mais si on regarde à l’échelle de l’histoire, sur les 50 dernières années, oui, l’Europe est encore une grande réussite. C’est un point de vue de citoyen, et tout le monde a son avis sur l’Europe. Il y avait une phrase qui m’avait beaucoup marqué quand j’étais adolescent : ‘si vous ne vous occupez pas de politique, la politique s’occupe de vous’. Il faut avoir ça à l’esprit. Ce sont nos vies quotidiennes, celles de nos enfants, de nos parents. Nos sociétés occidentales sont en crise, évidemment, c’est presque un changement de civilisation, mais il faut faire attention de ne pas détruire tous nos acquis par colère, par impatience".

Propos recueillis par Antoine Maes