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Ce qu'il faut savoir de l'enquête pour trafic d'antiquités au Louvre

Jean-Luc Martinez, ancien patron du musée du Louvre, a été mis en examen pour blanchiment et complicité d'escroquerie en bande organisée dans une affaire de trafic d'antiquités. Dans un scénario à la Indiana Jones et sur fond de Printemps arabe, des œuvres pillées en Égypte auraient été vendues à certains des plus grands musées aux monde. Explications.

L'ancien patron du Louvre, Jean-Luc Martinez, a été mis en examen, mercredi soir, pour blanchiment et complicité d'escroquerie en bande organisée. Il lui est reproché d'être impliqué dans une vaste affaire de trafic d'antiquités.

C'est un scénario à la Indiana Jones. Tout part de l'achat en 2016 par le Louvre Abou Dhabi de plusieurs antiquités égyptiennes, pour plusieurs dizaines de millions d’euros. Parmi ces antiquités notamment, une stèle en granit rose gravée, frappée du sceau royal de Toutânkhamon. C'est un trésor, elle mesure un mètre soixante-dix. Un pièce très rare, parce qu'elle est intacte. Elle est actuellement exposée dans le musée des Emirats.

Le problème, c'est que ces œuvres et cette stèle donc, pourraient avoir été pillées, peut être lors du chaos du Printemps arabe en 2011. Ces antiquités pourraient être passées ensuite entre les mains de marchands et d'experts et de faux certificats auraient été réalisés pour passer les contrôles et les frontières. Il est reproché précisément à Jean-Luc Martinez d'avoir peut-être fermé les yeux, d'avoir manqué de discernement et de recherche sur la provenance de ces œuvres, alors qu'il siégeait à l'époque à la commission d'acquisition du Louvre Abou Dhabi.

Un expert en antiquités et un marchand d'art au cœur de l'affaire

Jean-Luc Martinez n'est pas le seul impliqué dans cette affaire. Une enquête avait été ouverte en 2018 par l'Office central de lutte contre le trafic de biens culturels sur un vaste trafic d'antiquités pillées au Proche et au Moyen-Orient. Sur ces œuvres du Louvre Abou Dhabi, cette stèle de Toutankhamon, mais aussi des dizaines d'autres.

Il y a donc le rôle présumé de Jean-Luc Martinez, mais aussi ceux d'un expert en antiquités, Christophe Kunicki, et un marchand, Roben Dib. Les enquêteurs les soupçonnent d’avoir produit de faux documents et inventé des origines fallacieuses pour, en quelque sorte blanchir des centaines d’objets archéologiques pillés dans différents pays du Proche et Moyen-Orient, en proie à l’instabilité depuis le début des années 2010 : Egypte, Libye, Yémen ou Syrie.

Le Met de New York aussi touché

Ces œuvres étaient vendus notamment au Met de New York et au Louvre Abou Dhabi. Le musée newyorkais s'est d'ailleurs déjà fait avoir par la même filière de marchands que la stèle de Toutankhamon. L'expert en antiquités, Christophe Kunicki, en 2017, est impliqué dans la vente d'un sarcophage doré, une antiquité égyptienne, pour 3,5 millions d’euros au Musée new yorkais. L’expert en antiquité avait alors garanti, documents à l’appui, que le sarcophage avait quitté le pays en toute légalité, en 1971.

Sauf que le cercueil avait en fait été volé lors du soulèvement populaire en 2011 contre le président égyptien, Hosni Moubarak, comme l'ont découvert, après une enquête internationale, les autorités américaines, françaises, allemandes et égyptiennes. Le cercueil a finalement été restitué à l’Égypte en 2019.

Qui avait fourni les fausses licences d’exportation à Kunicki ? Roben Dib, évidemment. Aujourd'hui le premier est mis en examen, le deuxième est en prison. Et c'est Kunicki qui a proposé la fameuse stèle de Toutânkhamon en 2016 à la commission d’acquisition du Louvre Abou Dhabi.

Quel rôle dans cette affaire pour Jean-Luc Martinez?

Reste à savoir quel rôle a pu jouer Jean-Luc Martinez dans cette affaire. A-t-il voulu s'enrichir ? L'enquête le dira mais personne ne le décrit comme un homme d'argent. Il était capable de faire la queue comme tout le monde et de payer son ticket quand il visitait une expo à l'étranger coorganisée par le Louvre. Ce qui lui est reproché relèverait plus d'un problème déontologique, une légèreté, mais pas forcément du pénal.

Jean-Luc Martinez n'était d'ailleurs pas seul dans ce comité d'achat du Louvre Abou Dhabi, où d'autres directeur de musées et d'autres experts décident tous ensemble. Jean-Luc Martinez est libre aujourd'hui, placé sous contrôle judiciaire. Il conteste avec la plus grande fermeté sa mise en cause dans ce dossier.

Cette affaire est très embarrassante pour lui et pour le Louvre, en terme d'image, alors que le musée français a relancé des fouilles communes avec l'Egypte. D'ailleurs l'une des premières rencontres officielles de la nouvelle présidente du musée parisien, Laurence des Cars, a été pour le ministre de la Culture et du tourisme égyptien. Clairement, cette affaire plombe un peu les relations.

Un pur produit de la méritocratie républicaine

Pour Jean-Luc Martinez, c'est la gifle: lui, le pur produit de la méritocratie républicaine, aux origines modestes, un père employé des postes, une mère concierge occupait le poste le plus prestigieux du monde de la Culture, président-directeur du Musée du Louvre, pendant huit ans, de 2013 à 2021 puis a été candidat à un troisième mandat avant d'être battu par Laurence des Cars, ancienne directrice du musée d'Orsay, en mai 2021.

Ce qui embarrasse un peu aussi, c'est que Jean-Luc Martinez occupe aujourd'hui un poste important : ambassadeur itinérant pour la coopération internationale sur le patrimoine.

Ce qui embête aussi, c'est qu'il a signé un rapport en 2015, à la demande de François Hollande, alors président de la République. Un rapport sur...la protection des biens culturels patrimoniaux en danger dans les zones de conflit... Aïe.

Rémi Ink (édité par MM)