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Les Français redoutent le jugement de leur docteur: "Les médecins peuvent être très moralisateurs"

Certaines remarques désobligeantes des médecins passent mal auprès des patients

Certaines remarques désobligeantes des médecins passent mal auprès des patients - CHRISTOPHE SIMON / AFP

Leçons de morale, remarques déplacées... Au moins 78% des Français redouteraient les jugements de leur médecin, selon un sondage BVA dévoilé par 20 Minutes. Certains, en conséquence, s'autocensurent, voire freinent leurs démarches médicales. Aux yeux de Dominique Dupagne, médecin généraliste à Paris et chroniqueur radio, ce chiffre de 78% est même sous-évalué. Il raconte son expérience sur RMC.fr.

Dominique Dupagne, médecin généraliste et blogueur, tient aussi une chronique sur France Inter. 

"Qui n'a jamais eu peur se faire enguirlander par son médecin, parce qu'il n'a pas fait la prise de sang, oublié son carnet de santé? Ce chiffre selon lequel 78% des patients qui craignent une remarque de leur médecin, me paraît très faible. A mon avis serait plutôt 95%!

Les médecins peuvent être très moralisateurs. Vous dire de maigrir, de faire des efforts… Cela blesse beaucoup de gens qui sont en surpoids. Si c'était facile de maigrir, il n'y aurait pas de gros.

"Ne mangez pas comme une cochonne"

Et les gens peuvent faire l'objet d'un jugement totalement déplacé. Une anecdote: une jeune femme s'est rendue chez le gynécologue. Elle avait pris 5 kilos depuis qu'elle avait changé de pilule contraceptive. Elle lui demande de lui prescrire l'ancienne. Le médecin lui répond: "Mais non, ce n'est pas la pilule, ce n'est pas ça. Mangez mieux". Il finit, de mauvaise grâce, de changer sa pilule. Mais en sortant voici ce qu'il lui dit: "Et attention, ne mangez pas comme une cochonne!"

Les femmes sont beaucoup plus touchées. Ce sont des comportements qu'on ne peut tolérer. Entre hommes il y a toujours une petite rivalité. Si le médecin est face à un malabar, il fera attention, il ne dira pas n'importe quoi. C'est plus facile de taper sur les faibles, ou de faire l'important vis-à-vis des faibles. Bien entendu, tous les médecins ne sont pas comme ça.

"Des patients sont heureux de se faire gronder"

Moi-même, jeune médecin, cela m'est arrivé. J'ai fait des bêtises. J'ai encore en tête cette femme qui avait des problèmes de santé, qui avait fait beaucoup de chirurgie esthétique. Et moi, blanc-bec, je lui dis "Si vous êtes stressée comme ça, c'est parce que vous n'acceptez pas votre âge". Quelques jours plus tard, elle m'envoyait une lettre pour me dire que c'était une remarque déplacée, et elle avait raison.

On a une clientèle à son image. Il y a des patients qui ont besoin, qui sont heureux de se faire gronder par leur médecin. Ils vont dire "Oh docteur, vous allez m'engueuler, j'ai pas pris ma tension". Il existe plein d'attitudes différentes, des gens en positions de dominés, qui aiment avoir des médecins autoritaires et des remarques un peu dures. Et d'autres qui ne les supportent pas.

"A la faculté, on n'apprend pas un esprit d'ouverture"

Chez les médecins, c'est une habitude. On est éduqué comme ça. A la faculté, parmi les méthodes thérapeutiques, on apprend à enseigner l'hygiène de vie au patient, et c'est souvent un cours qui ne plaide pas pour un esprit d'ouverture. On oublie que celui qui va souffrir c'est le malade.

"Quand on prescrit des "ordonnances", le mot est fort, cela sous-entend un ordre (même si étymologiquement ça ne vient pas de là). Comme si on était là pour dire aux gens ce qu'ils doivent faire, et qu'eux étaient là pour nous écouter."

Être à l'écoute du patient, ce n'est pas vraiment ce que l'on nous apprend à la faculté. Même s'il y a des maîtres qui nous transmettent ces valeurs L'enseignement est très technique et de moins en moins humanisé. C'est lié à deux choses: au mode de recrutement (les enseignants sont recrutés sur la base de leurs publications scientifiques et pas de leurs qualités humaines), et le mode de sélection, les examens qui sont faits de QCM, dans lesquels on n'écrit plus de phrases. Ce sont surtout les enseignants en médecin générale qui sensibilisent les étudiants à cet aspect: écouter, déceler les demandes ou les craintes non-exprimées... 

"La médecine est dogmatique"

Du côté de la médecine spécialisée, qu'on appelle la "médecine d'organe" quand on veut être désagréable, il y a certes des spécialistes extrêmement humains, et d'autres qui sont des réparateurs de pièces.

Globalement, la médecine est dogmatique: elle dit ce qu'il faut faire, elle gronde. Vous n'avez pas pris votre médicament, vous n'avez pas fait votre prise de sang… Alors qu'on s'adresse à des adultes.

A un adulte de 40 ans, on parle comme à un petit garçon. C'est un comportement qu'on trouve chez les instituteurs. Le médecin, tout puissant, considère que le patient doit faire ce qu'il faut pour se soigner. Sinon il l'engueule: "Vous auriez pu faire ça, ça compromet votre santé…" C'est un peu comme si un dirigeant d'entreprise avait peur du jugement d'un consultant.

Le meilleur moyen pour que les médecins se remettent en question, c'est qu'ils reçoivent des appréciations, à la vue de tous, comme sur Google Maps, où l'on peut apposer une note à un médecin. Un médecin très dogmatique, désagréable ou hautain, y récoltera une étoile et demi sur 5. Reste que quand on voit la pénurie de médecins, il y a fort à parier qu'il aura quand même des patients."

Propos recueillis par Paul Conge