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Comment les agences d'interim du bâtiment font face aux usurpations d'identité

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C'est un problème récurrent pour les agences d'interim qui emploient des salariés originaires d'Afrique noire pour les entreprises du bâtiment: l'usurpation d'identité. Pour RMC.fr, Étienne, patron d'une entreprise d'intérim, met en lumière les pratiques en la matière et les moyens de les combattre.

Etienne (le prénom a été modifié) est patron d'une entreprise d'intérim à Lyon.

"On a tout le temps affaire à ça, il faut être très vigilant. On fait face à deux types d'usurpations d'identité. D'abord une usurpation des papiers. Monsieur X a des vrais papiers, il reste chez lui et il loue ou prête ses papiers d'identité à son frère ou son cousin sans papiers. En travaillant, cette personne va alors créditer les comptes assedic et Caf de celui qui reste chez lui. Au bout de 6 à 7 mois, le travailleur disparaît et l'autre touche les assedics sans avoir rien fait. Ça c'est une usurpation volontaire. Mais il y a aussi a les usurpations involontaires, à l'insu de la personne dont l'identité a été usurpée. Cette personne s'en rend compte au moment de payer des impôts sur un emploi qu'elle n'a pas effectué. Elle nous appelle alors en panique pour comprendre pourquoi il est indiqué qu'elle a travaillé pour nous. On se rend alors compte que nous aussi, nous avons été trompés.

On se rend compte également de la supercherie quand, d'un coup, 10-15 personnes originaires d'un même pays viennent nous voir en même temps pour s'inscrire. Ça veut dire que quelqu'un en poste, qui n'a pas de vrais papiers, à refiler l'information. On se dit qu'on a merdé, on reprend tous les dossiers et quand on trouve celui qui a fraudé, on le renvoie.

"D'un coup, 15 personnes se présentent"

Après il y a le problème des faux papiers. On est formé par la Police aux frontières (PAF) pour les reconnaître. Et tous les mois, on envoie une copie des papiers des personnes qu'on emploi à la préfecture, qui nous prévient quelques semaines plus tard si un document est faux. Dans ces cas-là on ne dénonce pas à la police, on convoque l'employé et on stoppe sa mission. Dénoncer, ce n'est pas notre boulot. Il faut les comprendre. Ils ont tous des parcours très difficiles. Ils prennent des boulots vraiment ingrats dont les autres ne veulent pas. Ce sont des gens courageux. Je ne me vois pas les balancer.

La Police aux frontières vient de temps en temps à l'agence pour nous contrôler. Si sur mon planning j'ai 25 gars sur 100 qui ont des faux papiers ou usurpent l'identité, je suis complice. Mais si j'en ai 4 ou 5, les policiers sont compréhensifs.

"Je les accompagne systématiquement sur les chantiers le premier jour"

Il y a des méthodes pour ne pas se faire avoir. J'accompagne systématiquement les nouveaux employés sur leur chantier le premier jour, pour éviter que celui qui se présente le lundi sur le chantier ne soit pas le même que celui qui est venu s'inscrire avec ses papiers le vendredi dans mon agence.

Bien sûr, quand ils se présentent à moi, je regarde leurs papiers d'identité. Il y a parfois des ressemblances. Et puis je le fais rapidement, car je ne me vois pas prendre leur carte et la confronter à leur tête devant eux, pour leur dire: 'ce n'est pas toi'. C'est une attitude qui est impensable, je ne travaille pas comme ça. C'est avilissant. Humainement c'est difficile à faire. Ce n'est pas du bétail.

"Un employé ponctuel, assidu et qui ne demande pas d'augmentation… c'est louche"

Alors parfois, on passe à travers. Ça nous arrive qu'un gars, après 6 mois d'activité, nous disent un jour: 'en fait je ne m'appelle pas Joseph, mais Marcel. Jusqu'ici j'avais des faux papiers, maintenant j'en ai des vrais'. Hé bien dans ces cas-là, on passe l'éponge et on continue à l'employer. On est sur des secteurs qui ont de tels besoins de personnels qu'on passe l'éponge.

Sur un chantier à Lyon, j'ai mis 50 personnes pendant 6 mois pour faire de la démolition, des travaux ingrats et très difficiles physiquement que les Français ne veulent pas faire. D'ailleurs, c'est triste à dire, mais une des façons de repérer ceux qui fraudent, c'est qu'ils ne rechignent pas au travail. Je lui donne une mission difficile, il la réalise, il est assidu et ponctuel et ne demande pas d'augmentation au bout de 2 mois. Là on se pose des questions et ça éveille des soupçons. Les métiers sont tellement difficiles…

Ce qui va nous aider pour lutter contre les usurpations d'identité, c'est la carte BTP va être d'un grand secours pour nous. Elle va nous aider à faire baisser ces usurpations d'identité, parce que sur cette carte – en cours d'installation -, on va mettre dedans le contrat de travail, la photo, c'est nous qui prenons la photo qui sera intégrée comme sur la carte vitale. Ceux qui usurpent la pièce d'identité sont mal à l'aise avec ces manipulations."

Propos recueillis par Philippe Gril