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Avec la multiplication des attentats, on perd en empathie pour les victimes

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- - John MACDOUGALL / AFP

Charlie Hebdo, Bataclan, Nice, Berlin, Bruxelles, Carrousel du Louvre, Manchester, Londres… ces dernières années, les attaques terroristes se sont multipliées sur le sol européen. Interrogée par RMC.fr, Hélène Romano, docteur en psychopathologie, estime "qu'à cause de l'horreur, il y a un risque de repli sur soi et, inévitablement, de perte d'empathie" pour les victimes.

Hélène Romano, docteur en psychopathologie et psychothérapeute spécialisée dans le traumatisme:

"Ce qui se passe en Palestine et en Israël depuis des décennies nous montre bien que la population s'habitue aux attaques terroristes. Pour autant, s'habituer ne veut pas dire vivre avec de façon sereine parce que l'on sait que ces populations développent des troubles anxieux massifs, des réactions d'hyper vigilance. C’est-à-dire qu'au moindre bruit, les gens sursautent. Cela a donc des incidences sur le comportement individuel et collectif. De même, s'habituer va entraîner une forme de banalisation avec le risque majeur de ne plus avoir d'attention pour les victimes. Parce que face à trop d'horreur, on peut saturer psychiquement. On se replie sur soi, on devient encore plus égoïste qu'on ne l'était, plus centré sur soi.

"L'horreur fait que l'on se replie sur soi"

Après les premiers attentats, les Français se sont mobilisés pour les victimes, pour les personnes endeuillées. Il y a eu de grandes mobilisations. Là, il n'y a plus grand-chose. A cause de l'horreur, il y a donc un risque de repli sur soi et, inévitablement, de perte d'empathie. C’est-à-dire que, pour se protéger, on se retire de l'horreur, on se met émotionnellement à distance. Si c'est ponctuel, le naturel revient, l'empathie aussi. Mais si ça se répète et que cela dure, il y a un risque d'avoir des générations encore plus individualistes, qui ne vont pas apprendre à suffisamment développer l'attention aux autres, l'empathie. Parce que l'horreur fait que l'on voit le monde extérieur comme un danger permanent.

Désormais, on peut être tué à l'école, en raison de sa confession, parce qu'on est engagé politiquement, parce qu'on est au café, dans une salle de concert, parce qu'on se balade dans la rue… Il y a donc une augmentation du niveau de terreur. Si l'on s'habitue aux attentats, pour autant on ne les apprivoise pas. Psychologiquement, quand on s'habitue, on va développer des défenses pour supporter l'insupportable.

"Vivre en se disant que l'on peut être tuer à n'importe quel moment est épuisant psychiquement"

Les femmes victimes de violences conjugales, les enfants victimes de maltraitance, les otages, pour survivre psychiquement, ont dû mettre de côté une partie de leur psychisme et s'identifier aux agresseurs: ne plus réagir, ne plus avoir d'émotion par rapport à ce qu'ils subissaient.

Pour s'habituer aux attentats, certains vont mettre en place des stratégies telles que se mettre près des portes de sorties, ne plus se rendre à des spectacles, ne plus prendre le métro… Mais vivre en se disant que l'on peut être tué à n'importe quel moment est épuisant psychiquement.

C'est cette usure psychique face à une menace répétée qui conduit à une perte d'empathie, à des troubles anxieux massifs, que l'on voit le monde comme quelque chose d'extrêmement négatif.

Si le risque de s'habituer aux attentats est inévitable, le plus compliqué à gérer est que l'on ne sait pas quand ça va s'arrêter. Si nos grands-parents ont vécu dans l'angoisse de la guerre, dans toute guerre il y a une notion de début et de fin. Là, le problème est qu'avec le terrorisme, on ne sait pas quand cela va se terminer. On ne sait même pas si on en verra un jour la fin. Il faut donc que l'on apprenne à vivre avec.

"Dans le contexte actuel, le CSA a une responsabilité massive"

Les attentats révèlent aussi que la France est un pays très individualiste. On n'a pas développé de résilience collective comme elle existe dans d'autres pays. On prend soin de soi individuellement ou uniquement au sein de sa cellule familiale. Or, on a vraiment besoin de prendre soin de soi de manière collective, de réapprendre à faire attention les uns aux autres. Dans les émissions de téléréalité actuelle, le plus faible perd face au plus roublard, tricheur, menteur.

Or, si on veut résister dans une société où il y a des attentats, il faut impérativement que l'on propose aux jeunes des émissions dans lesquelles la solidarité prime, où celui qui va gagner a pu être aidé par les plus forts. Malheureusement, ce n'est pas du tout dans la culture française actuelle. Il faudrait donc que les politiques s'en rendent compte. C'est un vrai problème car on va devoir vivre avec les attentats pendant encore des décennies. Si on veut vivre malgré cette menace, il est impératif d'apprendre à valoriser l'autre plutôt que de l'humilier. Dans le contexte actuel, le CSA a donc une responsabilité massive à faire en sorte qu'il y ait autre chose que des émissions où l'on dévalorise, humilie l'autre".

Propos recueillis par Maxime Ricard