RMC

Médecin, il exerce dans un désert médical: "Je me dis qu'il va falloir tenir les 20 prochaines années"

-

- - AFP

TEMOIGNAGE - Laurent Saura, 47 ans, médecin généraliste installé à Pugnac, un petit village de 2.500 habitants situé dans le nord de la Gironde à une trentaine de kilomètres de Bordeaux, raconte les difficultés de son quotidien alors que les députés ont adopté mercredi une mesure visant à lutter contre les déserts médicaux.

"J'exerce le métier depuis maintenant 18 ans. Au début je faisais des remplacements un petit peu partout dans le grand quart sud-ouest de la France et je suis revenu au bercail en 2000, là où mon papa est né et a vécu. Au début, j'avais remplacé un confrère malade et puis voilà, ça s'est fait comme ça. On est dans le canton de Bourg-sur-Gironde qui compte 13 médecins pour 14.500 habitants. C'est un canton qui prend des habitants mais qui perd petit à petit des médecins. On est en voie de désertification car en l'espace de huit ans on a perdu 20% des effectifs. Et dans les cinq années qui viennent, on perdra 7 des 13 médecins s'ils ne sont pas remplacés.

"Il y a un ras-le-bol, un burn-out"

Plus personnellement, je me suis installé dans un cabinet où il y avait trois médecins. Nous avons donc été quatre et il y a deux ans et demi un des associés s'est suicidé. Je reste terriblement marqué par ce drame. C'était le médecin qui me soignait quand j'étais enfant et qui m'a donné envie de faire ce métier. C'est un drame qui m'habite tous les jours. Et malheureusement, c'est un drame que connaissent beaucoup de familles et de patients. Les raisons on ne les connaît pas toujours mais ce qui est certain c'est qu'il y a un burn-out, un ras-le-bol, un travail de plus en plus administré avec de moins en moins de liberté. Tout ça pèse.

Pour exemple, moi, je suis au cabinet à 7h30. Je fais généralement des consultations sur rendez-vous. La plupart du temps cela me permet de gérer les malades chroniques, ceux qui ont des polypathologies, qui nécessitent une réflexion sur des examens supplémentaires à réaliser, un suivi des traitements… Ça dure une grande partie de la matinée. Souvent je quitte le cabinet vers 11h30-12h00 pour faire des visites à domicile même si j'en fait peu par rapport à mes confrères.

"Pas sûr de pouvoir faire ce service dans les années à venir"

Je prends quand même le temps de manger, une bonne heure, pour me permettre de souffler un petit peu. Ensuite je repars sur des visites, soit en maison de retraite, soit à domicile. Ce sont souvent des personnes âgées, dans la nécessité, qui ont peu de moyens de déplacement et pour qui ce service est quand même bien agréable. A l'heure actuelle, je peux encore le faire mais j'avoue qu'avec mes deux autres associés, de 62 et 77 ans, je ne suis pas sûr de pouvoir faire ce service dans les années qui viennent. Après ces visites, je retourne au cabinet pour travailler sur rendez-vous ou non. Là encore, j'avoue que quand mes deux confrères partiront à la retraite, s'ils ne sont pas remplacés, je ne suis pas sûr de pouvoir encore assurer ce service.

Je me débrouille pour finir vers 19h30 et être à 20h00 chez moi pour dîner avec ma femme et faire une bise à mes gosses. Les journées sont bien remplies mais, avec mes associés, on a installé le principe d'une journée de repos dans la semaine. Les premières années, ces journées m'ont permis de me former en parallèle. Aujourd'hui, elles me permettent surtout de souffler, de profiter des enfants, faire mon jardin, enfin autre chose quoi. Et le samedi matin, on assure à tour de rôle une garde.

"Il faut un électrochoc"

Ce qui a le plus changé depuis mon installation, c'est que j'ai beaucoup plus de travail, beaucoup plus d'administratif, de contrôles notamment de la Sécurité sociale, une permanence de soins beaucoup plus importante en raison du départ de mes confrères. J'ai donc plus de gardes le week-end, les soirs de semaine. Mais il y a surtout plus d'inquiétude pour les années à venir. Mes associés vieillissent et l'on peine à trouver des successeurs. Je me dis qu'il va falloir tenir les 20 prochaines années. On l'a déjà fait, on le fera tant qu'on pourra parce que ce métier est merveilleux. Mais il faut un électrochoc.

De même pour les patients c'est de plus en plus compliqué. Ils se plaignent des files d'attente, de la difficulté de trouver un médecin. Il est évident que quand nos rendez-vous sont pleins, on bascule sur du sans rendez-vous. On est organisés avec des secrétaires, physiquement présentes à l'accueil. Et dans le village et ceux alentours tout le monde se connaît donc on arrive toujours à s'arranger. Mais pour avoir un rendez-vous, c'est de plus en plus long. Quand on m'appelle le lundi, je ne peux rarement recevoir avant le mercredi. Bon, quand il y a des urgences, on le sent et on voit les gens. On ne les laisse pas mourir. On ne les livre pas à eux-mêmes".

propos recueillis par Maxime Ricard