RMC

Nous ne sommes pas prêts à un monde sans voitures: "C'est un habitat où on n'a pas à subir les autres"

Un intérieur de voiture (photo d'illustration)

Un intérieur de voiture (photo d'illustration) - AFP

Circulerons-nous bientôt en moyenne à 80km\/h, comme le souhaite la sécurité routière? Les voitures vont-elles peu à peu disparaître des centres-villes, comme le souhaitent certains responsables politiques? Au nom de questions environnementales et sécuritaires, la place de l'automobile est remise en cause. Interviewé par RMC.fr, Hervé Marchal, sociologue, juge que sa disparition sera difficile. A cause du rapport affectif qu'on noue avec elle.

Hervé Marchal est maître de conférence et sociologue à l'Université de Lorraine et auteur d'Un sociologue au volant: le rapport de l'individu à sa voiture en milieu urbain (2014).

"Mes recherches montrent que la voiture est une zone de liberté. On a du mal à supporter des réglementations qu'on juge abusives, comme la baisse de limitation de vitesse, et qui contreviennent à cette liberté, la mobilité, la liberté de bouger. Souvent, on prend sa voiture aussi parce qu'on n'a pas le choix. La voiture est un habitat. On habite sa voiture. Quand on conduit, on pense à plein de choses, on écoute de la musique, on a des discussions, des moments de pause, de réflexivité.

Dans son habitat, on a envie de mener sa vie comme on l'entend. Plus il y a de contraintes, plus on les supporte mal. On a un rapport affectif à sa voiture. Il y a des émotions, des sentiments forts, on a l'impression qu'en renforçant les contraintes, c'est notre liberté qu'on attaque. On le voit aux réactions émotives face à ces réglementations: "Je mène ma vie, c'est moi qui décide".

"La voiture n'est pas un moyen de transport comme les autres"

Dans les centre-villes des grandes agglomérations, on a un bouquet d'offres de transports alternatifs, des équipements qui peuvent pallier la réduction des flux automobiles. Mais cela n'empêche pas que la voiture reste un outil de mobilité, de liberté.

On a du mal à le comprendre, mais la voiture n'est pas un moyen de transport comme les autres. De mes recherches, il est très bien ressorti qu'on la prend plus volontiers que le train, notamment parce qu'on n'a pas toujours à y subir les autres. Les chiffres montrent d'ailleurs qu'il y a de plus en plus d'automobiles. Les flux ne se réduisent pas, sauf dans les centres-villes des grandes agglomérations.

"L'automobile a un coffre, les bus non"

Quant à savoir si un automobiliste arrive moins stressé au travail qu'un usager du métro, tout dépend de l'encombrement des routes. En tout cas, dans l'habitacle, on a sa musique, ses odeurs, on est assis, on est confortable, on est à l'aise, on a son chez-soi. L'automobile n'est pas qu'un objet qu'on peut enlever du quotidien. Certains sont captifs, dans des configurations périurbaines où ils n'ont pas de choix. Sortis des centre-villes, la voiture reste le moyen le plus adapté pour bouger. 

La question de savoir s'il peut exister un centre-ville sans voiture est redoutable. Car l'automobile a un coffre. Un père de famille qui ramène des courses pour une semaine alors qu'il a trois enfants, il ne peut pas faire cela en bus, en tram, en vélo ou en métro. C'est un calvaire. A moins d'adapter les transports en commun. Même chose pour des mères de famille qui amènent leur enfant à la crèche, au judo, avec les affaires des enfants dans le coffre, ensuite qui vont faire les courses.

"Il y a une rente fiscale qui ne dit pas son nom"

Il y a de l'hypocrisie de la part de nos gouvernants. S'ils voulaient réduire le nombre d'accidents, plutôt que de réduire les limitations de vitesse, ils pourraient faire des contrôles de police inopinés dans les coins dangereux ; bâtir des routes qui soient moins accidentogènes. Derrière tout cela, il y a aussi une rente fiscale qui ne dit pas son nom. Je n'ai pour ma part jamais réussi à obtenir les chiffres que rapportent les radars automatiques. C'est introuvable."

Propos recueillis par Paul Conge