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Incidents au Stade de France: "On ne savait plus quoi faire", le témoignage d'un stadier

Des vols, des agressions, des intrusions... Ahmed, stadier au Stade de France samedi dernier pour la finale de la Ligue des champions, raconte ce qu'il a vécu au micro de RMC. Et déplore un manque d'effectifs pour assurer la sécurité.

Près de 1.600 stadiers étaient présents samedi dernier au Stade de France pour sécuriser la finale de la Ligue des champions, selon un chiffre donné par le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. D'habitude, au Stade de France, ils sont 1300. Le dispositif de sécurité était renforcé selon Gérald Darmanin. Et pourtant, ces stadiers ont été dépassés par les débordements autour du stade. Ce soir-là, l’un des stadiers, Ahmed, s’est retrouvé seul pour gérer la sécurité de son secteur.

"L’organisation manquait énormément d’effectifs, explique-t-il à RMC. Etre seul pour un secteur, c’était compliqué. Une volontaire de l’UEFA m’a raconté qu’elle avait essayé de fermer une porte de parking. Des individus ont essayé de lui voler son accréditation. Et moi aussi, je l’ai vécu. Je me suis défendu et j’ai passé un appel sur les ondes radio pour dire de faire attention, de cacher son accréditation." Rapidement, Ahmed a vu la situation dégénérer.

"Ça a commencé à partir en catastrophe vers 21h. J’ai vu une quinzaine de jeunes qui escaladaient le mur pour rejoindre le Stade de France. Les autorités nous disaient qu’ils ne pouvaient rien faire, qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour intervenir. On se sent impuissant, c’est vraiment pesant. (...) Le dispositif de sécurité, à l’intérieur et à l’extérieur, n’existait pas. Les points de contrôles, de filtrages, de fouilles, ont tous éclaté les uns après les autres, par manque de moyens. Les plus hautes instances politiques et sécuritaires n’ont pas considéré la menace au sérieux."

Ce stadier a assisté à plusieurs scènes marquantes. "Une Espagnole, qui attendait son mari, a été encerclée par une dizaine d’individus, qui parlaient à peine français. C’était des jeunes, des délinquants, qui n’étaient ni espagnols, ni anglais. Ce n’était pas du tout des riverains, pas des gens de Saint-Denis. C’était sûrement des migrants. Ils ont vu que la dame avait des objets de valeur sur elle. Ils ont essayé de les voler. J’ai vu qu’elle était limite en train de se faire déshabiller par ces individus-là, donc je suis intervenu directement. J’étais tout seul face à une dizaine d’individus pour essayer de la protéger. J’ai appelé les gendarmes, qui l’ont exfiltrée. Il y a aussi deux Anglaises, une mère et sa fille, qui ont commencé à se faire encercler. J’ai directement décidé de les faire sortir de cette foule et de les placer entre deux camions de gendarmes. J’ai pris une précaution. Ils ont réquisitionné un taxi ou un Uber pour qu’elles rentrent à leur hôtel."

"Le dispositif était beaucoup trop faible pour un évènement de cette envergure"

Ahmed et ses collègues, ainsi que les forces de l'ordre, ont fait ce qu'ils pouvaient. "On devait garder notre calme malgré le bazar dans notre secteur. J’ai vu sur le visage des gendarmes leur sentiment d’impuissance. On ne savait plus quoi faire. On a dû garder notre calme et faire barrage. (...) J’ai eu peur pour ma sécurité, j’étais en stress. Mais avec 1m80 et mon gabarit, je n’ai rien eu. J’ai eu plus peur pour ma collègue de l’UEFA qui était toute seule, que pour moi." Les autorités avaient annoncé la présence de 3.000 membres des forces de l'ordre. Pour Ahmed, "c’était évident qu’il fallait le double voire le triple".

"Quand on a reçu l’ordre de rentrer dans le secteur de Stade de France pour se réfugier face aux émeutes, il y avait des jeunes, ni des supporters anglais, ni des supporters espagnols, qui escaladaient les grilles et forçaient le barrage de sécurité. Nos collègues stadiers n’ont pas pu gérer ça, parce qu’ils étaient en manque d’effectifs. Ils ont dû courir jusqu’à telle ou telle porte, en vain. Le dispositif était beaucoup trop faible pour un évènement de cette envergure."

Un manque de bras, mais aussi un manque d’expérience chez certains coéquipiers. "Il n’y a pas de formation, explique Ahmed. On postule sur internet, on nous demande CV et lettre de motivation, et le jour d’après on est appelé. La première mission, nos chefs voient si on assure, et en fonction on est rappelé ou pas. Pour beaucoup d’entre nous, qui avons déjà fait des missions au Stade de France, on n’avait jamais vu ça. On n’avait jamais vécu des scènes de chaos. Des collègues faisaient leur première mission. Certains ont peut-être eu peur ou n’ont pas pu regagner leurs postes, à cause de la fermeture des grilles. J’ai vu des stadiers de moins de 20 ans, qui n’avaient pas de formation de sécurité, qui ont fait la sécurité. C’était catastrophique. C’était un évènement international et la majorité de ceux qui ont travaillé ne parlaient pas un mot d’anglais. Même la police."

Des formations inexistantes

Ahmed est payé à la mission, par l’une des sociétés privées qui gère la sécurité des événements au Stade de France, environ "120-130 euros" pour une journée qui peut se terminer au bout de 10h ou 11h de travail. Ces conditions, Noredine, lui, n'en voulait plus. Il a été stadier quatre ans. “J’avais cette impression d’aller travailler gratuitement. On arrive, on nous sort un papier avec un contrat pour les quatre heures qui vont suivre. Je n’ai jamais été formé”, assure-t-il.

Un manque d'organisation qui s'est fait ressentir jusque dans le recrutement de ces stadiers. “À 24 heures de la finale, sur un portail de sécurité privé, il était possible de trouver une annonce pour recruter des stadiers", indique Sébastien Louis, historien et spécialiste du supportérisme. Selon lui, c’est tout un système de formation et de recrutement d’une profession qu’il faut revoir selon ce chercheur.

"On a des gens qui ne sont pas préparés, mais attention, il ne faut pas s’en prendre aux stadiers. Le premier responsable, c'est l’Etat qui a tendance à déléguer de plus en plus les missions régaliennes comme celles de la sécurité. On l’avait déjà remarqué dans les aéroports, dans les gares où on a de plus en plus de sociétés privées. Et au bout du compte, on se retrouve avec des gens dans des stades qui ne sont pas formés, qui sont payés au Smic pour des missions extrêmement délicates et difficiles", détaille-t-il.

Il donne l’exemple du Danemark, où les stadiers sont systématiquement formés et doivent rafraîchir leurs connaissances tous les ans.

Guillaume Descours avec Anne-Lyvia Tollinchi et Maryline Ottmann