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On ne peut pas parler d'égalité aux enfants et leur apprendre que le masculin l'emporte sur le féminin

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- - Mychèle Daniau - AFP

314 professeurs de français ont décidé de ne plus enseigner la règle de grammaire selon laquelle "le masculin l'emporte sur le féminin". Un mouvement initié par la militante féministe et professeure de littérature française de la Renaissance, Eliane Viennot, jointe par RMC.fr.

Eliane Viennot est militante féministe, professeure (ou plutôt "professeuse" comme elle se qualifie elle-même sur son blog) émérite de littérature française de la Renaissance à l'Université Jean Monnet (Saint-Etienne) et membre honoraire de l'Institut universitaire de France (2003-2013). Elle est l'organisatrice de ce mouvement. Elle a lancé une pétition sur change.org, pour soutenir ce mouvement de professeurs enseignant le français.

"Au fil de mes rencontres, de nombreux enseignants et enseignantes m'ont fait état de difficultés grandissantes pour enseigner cette règle aux enfants. Certains ont même cessé de l'enseigner. Ils trouvent que ce n'est pas possible d'expliquer aux enfants qu'il y a un domaine, la langue française, où le masculin l'emporte sur le féminin alors qu'on essaie partout ailleurs de leur expliquer qu'il faut faire avancer légalité.

Les enfants eux-mêmes s'interrogent sur cette règle du 'masculin qui l'emporte sur le féminin'. Ils posent des questions, contestent, ricanent... Les garçons applaudissent, les filles sont inquiètes… C'est ce que ces professeurs me rapportent. Je ne le savais pas puisque j'ai quitté l'enseignement secondaire il y a de longues années, et j'ai trouvé qu'il fallait faire quelque chose.

Qu'on continue en 2017 de répéter ça dans toutes les écoles de France est absolument scandaleux. On a des responsabilités par rapport aux enfants.

"Le masculin, un genre vu comme plus noble"

Il existe des alternatives à cette règle, alternatives qui existent depuis le latin, langue qui ne connaissait pas cette règle, tout comme les langues romanes. Le français s'en est d'ailleurs passé jusqu'au 17e siècle. C'est la France qui s'est singularisée en inventant ce dogme. Pas pour des raisons linguistiques mais politiques et idéologiques. Les grammairiens expliquaient que le genre masculin étaient un genre plus noble lié à la supériorité des mâles sur les femelles. C'est écrit noir sur blanc. Cela n'a rien à voir avec la linguistique.

Il est extrêmement simple et presque spontané d'utiliser ces alternatives. Ce peut être l'accord de proximité – on accorde avec le mot le plus proche (exemple: 'visiter les coteaux et montagnes voisines') – qui est celui qui fonctionne le mieux. Ce peut être également les accords de majorité - s'il y a une majorité de féminin, on accorde au féminin et inversement (exemple: '10 femmes et 2 hommes sont parties').

"C'est tout sauf un combat anodin"

Effectivement, la période est propice pour réclamer ce changement. On est dans une société qui progresse dans l'égalité et dans la conscience des freins qui demeurent sur le chemin de l'égalité. Ce qui demeure, ou qui fait du surplace, comme les violences sexuelles ou la question de salaires, devient de plus en plus insupportable, alors que nous sommes officiellement dans une société qui promeut l'égalité. Les femmes ne voient pas pourquoi on continuerait aujourd'hui à s'adresser à elle au masculin. La progression du désir d'égalité nous rend impatientes par rapport au surplace dans certains domaines.

Ce n'est pas un combat futile. Si cela était vraiment si peu important, je ne vois pas pourquoi il y aurait toutes ces levées de boucliers et toutes ces réactions hystériques. C'est absolument le contraire d'un sujet anodin. On est dans le hautement symbolique, on est en train de remettre en cause le 'privilège masculin' issu de l'Ancien régime et qu'on n’a pas voulu abolir à la Révolution. Nous sommes en train de traquer les lieux où il continue de prospérer. Et ça énerve beaucoup de gens. La violence des réactions est à la mesure de l'enjeu. C'est tout sauf anodin."

Propos recueillis par Philippe Gril